Il y a des moments dans l'histoire de la démocratie qui méritent qu'on s'y arrête. La chute du Mur. Le suffrage universel. La montée inexorable de l'extrême droite en France. Et maintenant, à Strasbourg, le fait qu'un adjoint réponde dans les commentaires d'un groupe Facebook.
Depuis l'élection de Catherine Trautmann à la mairie de Strasbourg en mars dernier, plusieurs membres de son équipe ont adopté une pratique révolutionnaire : être présents sur les réseaux sociaux, enfin : sur Facebook. Leur mantra : répondre aux gens, commenter, interagir. Le genre de chose que votre fils de 17 ans fait machinalement entre deux cours sur Insta', mais qui, venant d'un élu, prend soudainement les allures d'une avancée démocratique majeure.
Landry Augier de Lajallet, adjoint à la maire et fraîchement débarqué dans les groupes Facebook strasbourgeois, ne cache pas son enthousiasme dans les DNA : « Les réseaux sociaux, c'est un formidable terrain pour se connecter aux gens et dialoguer. C'est parfois plus simple, convivial et direct. » Il a donc dit convivial. On imagine les débats enflammés du groupe "Neudorf" (44 000 membres, ambiance garantie) sur le retour de l'éclairage nocturne, et on se dit que convivial est peut-être le mot qui manquait pour les décrire.
Ce même éclairage nocturne, justement, a coûté 110 000 euros par an à la Ville, décision annoncée par la nouvelle maire dès mai, balayant l'une des mesures phares de sa "prédécesseuse". La nouvelle a évidemment enflammé les groupes Facebook, ce qui a conduit l'adjoint compétent à aller répondre directement sous les posts. La boucle est bouclée : on rallume les lampadaires pour ne pas être dans le noir, et on explique pourquoi dans les commentaires pour ne pas être dans le flou. La politique moderne, dans toute sa splendeur.
Mais le vrai trésor de cet article des Dernières Nouvelles d'Alsace, honnête miroir d'une époque, n'est pas dans les citations des élus. Il est dans les trois questions posées à Vincent Lebrou, politiste à l'Université de Strasbourg, visiblement invité pour mettre un peu de vinaigre dans la sauce municipale. Avec une politesse académique admirable, le chercheur explique que cette présence sur les réseaux est « essentiellement » une stratégie politique, qu'elle contribue à « une forme de brouillage et de personnalisation croissante du débat public », et que tout cela tend à « dépolitiser l'action publique » en réduisant la politique à « une logique de projets ». Autrement dit : c'est du marketing, ça éloigne des vraies questions, et les gens qui pensent participer à la vie démocratique en likant un post d'adjoint se font doucement avoir. Il a dit tout ça en deux paragraphes, juste après les citations enthousiastes des principaux intéressés. Le journalisme, parfois, c'est subtil.
Dans les exemples cités par le quotidien régional, on notera celui de Pernelle Richardot, adjointe en charge des commerces et figure de proue de la réactivité nucléaire numérique, qui a de son côté calmé une polémique naissante sur Instagram où un créateur de contenu accusait la Ville d'interdire les écrans géants en terrasse pendant la Coupe du monde. Sa réponse fusa et elle nous gratifie dans cet article de sa philosophie digitale : « Le rôle du politique, c'est aussi de lutter contre les fake news », explique-t-elle. Certes. On notera tout de même que l'essentiel de cette lutte se déroule désormais dans les commentaires de vidéos TikTok et de Reels, ce qui donne à la défense de la vérité un cachet très particulier.
La même Pernelle Richardot réfléchit d'ailleurs à créer une page Facebook dédiée aux habitants du Neuhof. Son collègue Paul Meyer a déjà sa chaîne WhatsApp pour le quartier Koenighoffen. Landry Augier de Lajallet prépare la sienne pour l'Elsau. A terme, chaque Strasbourgeois sera dans un groupe WhatsApp géré par un élu, recevra des informations importantes à 22h47, et pourra taguer son adjoint quand un nid-de-poule apparaît dans sa rue. Ça doit être cela, restaurer la confiance dans la politique.
Catherine Trautmann avait promis, pendant sa campagne, de « dire la vérité » aux Strasbourgeois. On ne doutait pas de sa sincérité. On pensait juste que ça prendrait une forme légèrement différente. Lors d'un conseil municipal, peut-être. Dans un débat public, sinon. Ou peut-être avec des études et rapports circonstanciés. Pas vraiment avec une notification push depuis le groupe Facebook "Neuhof" à 23h15.
Mais après tout, les temps changent. La démocratie aussi. Et si elle passe désormais par un pouce levé sous un post sur l'éclairage public, au moins, c'est éclairant.