Il est autour de 21h00, lundi 28 septembre, quand les vingt élus d'opposition quittent l'hémicycle après l'adoption du nouveau règlement intérieur du Conseil municipal par 45 voix contre 20. Suite à ce départ groupé, on aurait pu imaginer une suspension de séance, une tentative de rattraper les élus dans le couloir mais rien de tout cela n'est arrivé. Catherine -la Tsarine- Trautmann a fait procéder à un nouvel appel des élus, a constaté (avec le sourire) que le quorum était atteint et a repris tranquillement l'ordre du jour.
Pendant que les bancs de l'opposition se vidaient, un micro mal coupé côté majorité laissait échapper : « Ils vont aller prendre le tram tous ensemble. » Catherine Trautmann, de son côté, a justifié la poursuite du conseil par l'utilité des délibérations pour les Strasbourgeois. Certes. Mais pour le conseil « serein et fluide » promis par la majorité, on repassera.
30 janvier 2023, la même scène, à l'envers
Il faut remonter trois ans et demi en arrière pour trouver le précédent d'un départ groupé de l'opposition. Le 30 janvier 2023, après plus de huit heures de conseil, la majorité écologiste refuse de mettre au vote une résolution sur la réouverture des musées portée par Pierre Jakubowicz, au motif que la résolution n'aurait pas été déposée dans les délais impartis. Son auteur, invité néanmoins à la lire, se lève alors et annonce que son groupe quitte l'hémicycle pour ne pas « participer à cette farce ». Ce jour là, les groupes de Catherine Trautmann et celui de Jean-Philippe Vetter lui emboîtent le pas.
Nota à propos du groupe LR : Sciences Po Strasbourg devrait organiser un séminaire de chercheurs pour analyser et déchiffrer les positions politiques de Jean-Philippe Vetter depuis la date où il est "entré" en politique. Parce qu'il doit bien y avoir une logique derrière l'homme politique et qu'il faudra, un jour, l'expliquer aux profanes que nous sommes qui n'y comprennent rien. Mais bon, passons...
Pour résumer cet événement : en janvier 2023, l'opposition de l'époque, Catherine Trautmann en tête, a quitté l'hémicycle pour défendre le principe des résolutions en conseil municipal.
Ce soir-là de 2023, Jeanne Barseghian aurait pu terminer la séance avec sa seule majorité mais elle a préféré la lever, puis réunir les groupes pour retravailler le règlement, modifié deux mois plus tard. On peut reprocher beaucoup de choses à l'ancienne maire mais pas d'avoir continué à voter dans une salle vidée de son opposition.
Le chassé-croisé
Lundi, les rôles se sont inversés avec le grand gagnant de mars 2026, Pierre Jakubowicz, désormais troisième adjoint, qui a voté avec la nouvelle majorité la suppression des résolutions municipales qu'il défendait d'arrache-pied 3 ans auparavant. Ironiquement, on peut le comprendre car il en connaissait le danger, lui qui en avait fait son arme favorite sous le précédent mandat. Les résolutions lui ont servi de vitrine sur les réseaux sociaux et dans les médias, puis de réservoir d'idées pour sa campagne municipale. Campagne, puis fusion d'entre-deux-tours avec Catherine Trautmann, qui ont fait de lui ce qu'il est aujourd'hui.
Cette farce de lundi et l'attitude de "Jaku" n'est pas sans rappeler Jean de La Fontaine et sa fable "La Chauve-Souris et les deux Belettes", une histoire et sa morale qui illustrent l'opportunisme et l'art de s'adapter, ou de changer de camp selon les circonstances, pour sauver sa peau. Un dernier détail, tout aussi savoureux que le reste : entre 2020 et 2026, le groupe Jakubowicz et Breitman comptait deux élus, ce que l'ancien règlement autorisait mais pas le nouveau, adopté hier soir, qui fixe dorénavant le minimum à quatre. Donc, en 2020, ce groupe n'aurait tout simplement pas pu exister.
1992, 2002, 2019 : ce qui a changé
On se souviendra que Catherine Trautmann a conquis la mairie de Strasbourg en 1989. À l'époque, aucun texte n'obligeait une commune à se doter d'un règlement intérieur car c'est la loi du 6 février 1992 qui l'a imposé aux villes de plus de 3 500 habitants, avec le droit des élus à poser des questions orales. En 2002, la loi Démocratie de proximité fixe un espace d'expression aux élus minoritaires dans le bulletin municipal. En 2019, la loi Engagement et proximité a étendu l'obligation du règlement intérieur aux communes de plus de 1 000 habitants.
Il y a donc, en France, 37 années de législations qui vont dans un seul sens et qu'on peut résumer ainsi : plus de droits pour ceux qui ont perdu l'élection. Et le règlement intérieur de la ville de Strasbourg adopté ce lundi va dans le sens contraire avec la suppression des résolutions, des textes additionnels plafonnés à une heure trente, un second tour de parole limité à trois minutes, un seuil des groupes doublé, un article « Sanctions » renforçant les pouvoirs de la présidence. Chaque mesure, prise isolément, pourrait se défendre mais mises bout à bout, elles dessinent une assemblée où la majorité décide et où l'opposition se tait. Preuve de ce manque de considération pour les minoritaires, la dernière version du texte proposé au vote est arrivée aux groupes d'opposition 15 minutes avant le début du conseil. Si ce n'est pas du respect, ça ...
Des capsules vidéo : où est le problème ?
L'autre palme de la soirée "Back to the nineties" revient au premier adjoint, Mathieu Cahn, qui a doctement exposé en conseil que les commissions thématiques proposées par la nouvelle majorité n'intéressaient pas l'opposition parce qu'elles ne sont pas publiques et qu'on ne peut pas en faire des « capsules vidéos ». Puis il s'est interrogé publiquement pour savoir qui, parmi les Strasbourgeois, avaient envie de regarder un conseil de 14h à minuit passé. Si l'on pratique l'exégèse des doctes paroles du premier adjoint, on ne peut qu'être saisi par l'inanité de ses propos.
Oui, les séances du conseil sont retransmises en direct, et oui, les élus s'adressent aux habitants via ces conseils pour, ensuite, reprendre leurs interventions en conseils sur les réseaux, au travers de "capsules vidéos" (avec un tel jargon, on se croirait dans une réunion de marketeux en retraite. Mais bon, passons...). La majorité reproche donc à l'opposition de faire exactement ce qu'elle a fait et continue à faire. Et si l'on va au fond des choses, n'importe quel individu doté d'un Qi supérieur à 90, comprend que réduire le temps de parole dans l'hémicycle ne supprime pas le débat. Il le déplace juste en dehors, là où la majorité ne le maîtrise plus du tout. Ce genre de raisonnement signe une pensée qui date d'avant les réseaux sociaux, d'avant les retransmissions en direct. Après, pour sa défense, on peut considérer que cette pensée est "normale" venant d'un groupe majoritaire qui pratique la mise en scène giscardienne pour des allocutions de la maire. Mais quand même, être autant déphasé avec son époque, c'est un peu inquiétant.
En conclusion, Catherine Trautmann et l'exercice du pouvoir
Dans l'hémicycle actuel, personne ne connait mieux le fonctionnement d'une assemblée que Catherine Trautmann, qui a été maire déjà deux fois, ministre, députée européenne... Et c'est peut-être là le problème. Catherine Trautmann a appris son métier dans un monde où la majorité décidait et où l'opposition avait juste le droit de patienter jusqu'à la prochaine élection. Or, ce monde a disparu, la loi l'a rangé dans les tiroirs et il me semble, à lire des réactions ici ou là, que les citoyens, dans leur majorité, ont fait de même.
Lundi soir, Jeanne Barseghian et Syamak Agha Babaei lui ont rappelé, à juste titre, qu'elle avait été élue avec 37 % des voix, et que les 63 % restants des électeurs avaient eux aussi des élus pour les représenter, tout en reconnaissant la légitimité de la Maire à exercer le pouvoir car elle avait gagné les élections. Pour se convaincre du bien fondé de ces remarques, on se remémorera ici les mots d'Albert Camus, en novembre 1958, dans ses Carnets III : "La démocratie ce n'est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité".