Tout l'été, le spectacle « Opus 800 » habille chaque soir la façade de la cathédrale de Strasbourg. Derrière le titre se cache un anniversaire discret mais considérable : les huit cents ans d'une institution qui, née dans l'ombre des chanoines, a fini par se confondre avec la ville, puis par survivre à sa propre raison d'être. Retour sur l'histoire de la fabrique la plus durable du Rhin supérieur.
Du 3 juillet au 30 août, la pierre rose de la cathédrale s'anime chaque nuit au rythme d'une création visuelle et sonore signée Passe Muraille et AV Extended. Six actes, une même idée : montrer l'édifice non comme un monument figé, mais comme un chantier permanent, façonné siècle après siècle par la matière, le temps et le geste des tailleurs de pierre. Le titre, « Opus 800 », dit tout. Opus, l'œuvre, le mot latin même qui désignait au XIIe siècle la construction de l'édifice avant de donner son nom à l'institution chargée de le bâtir. Et 800, parce que c'est vers 1224 que cette institution, l'Œuvre Notre-Dame, apparaît pour la première fois dans les archives. Huit cents ans plus tard, elle veille toujours sur la cathédrale. Peu d'organismes en Europe peuvent se prévaloir d'une telle continuité. Nota : pour cet article, j'ai fait appel à mes souvenirs et documents d'ancien étudiant en Histoire. Si une erreur s'est produite dans le récit, vous pouvez vous connecter au site et me la signaler.
Une naissance sans acte de naissance
Il faut d'emblée renoncer à une date de fondation. Nous l'ignorons, et nous l'ignorerons probablement toujours. La lettre de quête de l'évêque Conrad II, écrite entre 1190 et 1202, ne mentionne encore aucune fabrique de la cathédrale : chez lui, le terme opus désigne le chantier, non l'institution. La première mention certaine de l'Œuvre, l'opus sancte Marie, se situe vers 1224-1228, dans un texte qui énumère les possessions du chapitre. La fondation se glisse donc quelque part dans cet intervalle de deux ou trois décennies, sans qu'aucune charte solennelle ne soit venue la consacrer.
Mais rien d'étonnant à cela. Dans la plupart des villes qui se lancent alors dans la construction d'une cathédrale, en terre d'Empire comme au royaume de France, l'initiative revient à l'évêque et la gestion du chantier au chapitre. Strasbourg ne fait pas exception. À l'origine, l'Œuvre est une affaire de clercs. Deux ou trois chanoines l'administrent, la représentent dans les actes, veillent au financement des travaux. Les magistri operis, maîtres de l'Œuvre, sont d'abord ces directeurs ecclésiastiques, bien avant que le titre ne désigne, au XIVe siècle, l'architecte lui-même.
L'arrivée des laïcs
Le premier basculement se lit dans un document de 1261. Cette année-là, les chanoines vendent un bien à un certain Conrad Oleyman, bourgeois de Strasbourg, lui aussi qualifié de « maître de la fabrique ». Un directeur laïc s'installe donc aux côtés des clercs, dans des conditions que nul document ne nous détaille. Trois ans plus tard, en 1264, un autre bourgeois, Heinrich Wehelin, fonde sous le jubé un autel de la Vierge dont tous les dons reviennent à l'Œuvre. La manœuvre est habile : elle transforme un geste de piété en machine à collecter des fonds.
Le mouvement, une fois lancé, ne s'arrête plus. Vers 1282, un membre du chapitre est mentionné pour la dernière fois à la tête de l'Œuvre. Les dirigeants suivants sont tous des bourgeois. Et surtout, vers 1286-1290, la ville avance ses pions. En 1286, le légat pontifical confirme des indulgences en s'adressant non seulement aux directeurs de la fabrique mais aussi au Magistrat et au Conseil de Strasbourg. En 1294, le chevalier Lukas von Eckwersheim est dit directeur et trésorier de l'Œuvre « de par notre autorité », donc celle de la ville. La souveraineté qui revenait à l'évêque a changé de main, sans traité, sans conflit apparent, sans la moindre protestation du chapitre. On ne sait pas pourquoi. On constate seulement que c'est fait.
La ville s'installe officiellement aux commandes
Ce qui n'était qu'un usage devient un droit. Les statuts municipaux édictés entre 1305 et 1320 affirment noir sur blanc le pouvoir de nommer les directeurs de l'Œuvre et de leur faire rendre des comptes deux fois l'an devant le Magistrat. Un document de 1329 atteste que la chose se pratique réellement. Fait notable, l'Œuvre n'est pas encore riche à cette date : ce n'est donc pas la convoitise des biens qui pousse la ville, mais une pure question de pouvoir. La politique, déjà.
En 1316, l'autel de la Vierge fondé par Wehelin quitte la discrétion du jubé pour une chapelle bien plus en vue, contre le deuxième pilier nord de la nef, bâtie à cet effet par maître Erwin. La piété s'y mêle sans doute au calcul : l'Œuvre rend ainsi sa présence plus démonstrative au cœur de l'édifice. Puis, en 1338, un acte scelle l'évolution. Le Magistrat se proclame « administrateur et gestionnaire des activités et des biens de la fabrique », engage les biens de la ville comme garantie des emprunts de l'Œuvre, et se substitue définitivement à l'évêque comme garant juridique. La maison de l'Œuvre, construite par maître Gerlach et achevée en 1347, actuelle aile médiévale du musée, plante ce lien dans la pierre, à quelques pas du chantier, face à la cathédrale.
Une direction âprement disputée
L'équilibre tient jusqu'aux années 1390, où les relations se tendent entre l'évêque et la ville. En 1393, parmi les griefs épiscopaux figure l'accusation de détournement : la ville capterait les revenus de l'Œuvre à son profit. En 1399, dans un contexte d'indécision architecturale et de gestion contestée, la ville frappe un grand coup : elle renvoie le maître d'œuvre Claus de Lohre, les administrateurs, le receveur et le chapelain, et repourvoit à tous les postes. C'est à cette occasion qu'arrive Ulrich d'Ensingen, l'un des grands noms du chantier.
Il faut pourtant attendre 1422 pour que la question du "pouvoir" soit tranchée. Après de graves conflits avec l'évêque Guillaume de Diest, la médiation de l'archevêque de Mayence et du margrave de Bade impose le compromis de Spire. Premier accord écrit entre l'évêque et la ville au sujet de l'Œuvre, il entérine surtout la suprématie de cette dernière. L'évêque et le chapitre obtiennent une maigre concession, la présence d'un chanoine à la reddition annuelle des comptes, qui ne sera d'ailleurs jamais respectée. Ils s'en plaindront tout au long du XVe siècle, mais en vain. À la même époque, le prédicateur Geiler de Kaysersberg résume la situation d'une formule : l'Œuvre et la ville « ne sont qu'une seule et même chose ».
L'ADN d'une institution
Derrière ces querelles de tutelle se déploie une organisation d'une remarquable modernité. Au sommet, trois administrateurs laïcs, les Pfleger, choisis dans la noblesse ou le patriciat. Fonction de prestige plus que de labeur : ils ne touchent pas de salaire, mais reçoivent des cadeaux à Noël, à Pâques et aux grandes fêtes, et disposent d'une large délégation juridique. Le vrai pivot est ailleurs, chez le receveur, le Schaffner, qui tient tout : la gestion des biens en ville et à la campagne, la commercialisation des surplus de blé et de vin, le réseau des troncs, la collecte des aumônes, la comptabilité hebdomadaire, la maison et son personnel, la chapelle de la Vierge. En passant, l'un de mes ancêtres a assumé cette fonction et je n'en retire aujourd'hui aucun avantage, ce qui est bien dommage.
Un tel pouvoir inquiète. Vers 1330 déjà, un règlement interdit au receveur d'accepter d'autres fonctions et lui impose de léguer ses biens à l'Œuvre, à l'exception d'une somme forfaitaire. La tentation devait être forte pour qui maniait à longueur d'année de telles sommes et la suite donnera raison à ce règlement : Egidius Villenbach, receveur vers 1453-1463, sera pendu pour ses malversations. Autour du receveur gravitent un secrétaire portant le titre de notaire, un chapelain desservant l'autel de la Vierge, et toute une nuée de domestique, cuisinier, boulanger, lavandière, valets d'écurie. Au fil du XVe siècle, la ville resserre la vis, multiplie les règlements et codifie jusqu'à l'absurde, énumérant les cadeaux « au schilling et au pain d'épice près ». La marge de liberté des administrateurs devient pratiquement nulle. L'Œuvre est désormais une administration municipale comme les autres, dont le personnel n'est plus qu'un corps de fonctionnaires strictement encadrés.
Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise
Alors, comment finance-t-on un chantier de plusieurs siècles ? Par les dons, d'abord. À toutes les classes de la société, l'Œuvre offre des façons de contribuer au salut de leur âme en aidant la cathédrale. Le levier le plus efficace est la lettre d'indulgences, par laquelle l'évêque, avec l'aval du pape, promet une remise de peine de purgatoire à qui donne. Ce qui est, encore une fois, très habile. En 1275, face à une chute des dons, l'évêque Conrad de Lichtenberg en publie pas moins de quatre d'un coup. À cela s'ajoutent la confrérie de Notre-Dame, que l'on rejoint par un don, et un véritable réseau de troncs disséminés dans la cathédrale, les paroisses de la ville et les villages du diocèse, surveillés par des gardiens tant leur rapport est bon.
Mais le vrai génie de l'Œuvre strasbourgeoise fut de ne pas dépenser tout ce qu'elle recevait. Contrairement à Prague, qui revendait très vite ses dons immobiliers, elle les conserve et en tire des revenus. La conjoncture la sert et après la terrible crise frumentaire (le blé, en français moderne) de 1313-1316, puis surtout après la Grande Peste de 1349, les survivants, enrichis par héritage et saisis de gratitude d'être encore en vie, donnent avec largesse. Les dons culminent entre 1350 et 1360, et l'Œuvre, forte de ses surplus, se lance dans une politique d'achats massifs. Elle double son patrimoine immobilier, place son argent en rentes, prête à un loyer élevé. Elle joue, en somme, le rôle d'une banque. Ces années décisives constituent l'essentiel de sa fortune. À partir de 1414, quand les comptes détaillés commencent à nous parvenir, les dons ne pèsent plus que 25 à 30 % des recettes. En 1492-1493, ils tombent à 10 %. L'Œuvre s'est rendue presque totalement indépendante de la générosité des fidèles.
Un chantier sans fin
C'est là que l'histoire prend un tour presque philosophique. En 1439, la flèche est achevée. Strasbourg devient l'une des rares cathédrales gothiques du sud de l'espace germanique menées à terme au Moyen Âge, quand Cologne, Ulm, Ratisbonne et Prague devront attendre le XIXe siècle. Mais la finalité de l'Œuvre, bâtir la cathédrale, vient de disparaître. Néanmoins, l'Institution demeure. Devenue une machine économique solide, dotée de villages entiers sur la rive droite du Rhin, elle continue d'investir, d'acheter, de prêter, comme n'importe quel établissement qui trouve désormais en lui-même sa raison d'être. Geiler de Kaysersberg peut s'indigner, le temps des bâtisseurs est révolu et l'Œuvre ne reviendra jamais en arrière.
Cette absence de retour en arrière, c'est précisément ce que « Opus 800 » célèbre. Car cette institution née sans acte de naissance, passée des mains de l'évêque à celles de la ville, préssurée puis enrichie, orpheline de son chantier dès le XVe siècle, n'a jamais cessé d'exister. Elle veille encore aujourd'hui sur la cathédrale, elle en entretient les pierres, forme les tailleurs, et conserve dans son musée les statues d'origine. Huit siècles après sa première mention dans les archives du chapitre, l'Œuvre Notre-Dame reste ce qu'elle a toujours été au fond, par-delà les querelles de tutelle et les aléas de fortune : la mémoire vivante d'un chantier qui n'en finit pas.