Restos U et les repas à 1 euro

Depuis 2021, les étudiants boursiers et précaires, identifiés par le Crous, pouvaient manger dans les restaurants universitaires pour 1 euro, les autres étudiants payaient 3,30 euros leurs repas. En janvier 2026, le gouvernement Lecornu a eu besoin de faire passer un budget à l'Assemblée Nationale avec, face à lui, un groupe socialiste qui avait besoin d'une victoire à montrer au "peuple de gauche". Le repas étudiant à 1 euro pour tous a donc été le cheval de bataille pour tordre le bras de Lecornu et obtenir une abstention des socialistes sur le vote du budget. Le PS a présenté cette réforme comme une conquête sociale et, à les entendre, elle était dans la droite ligne du mariage pour tous ou de l'instauration du RSA. Rien de moins... Thierry Sother, patron du PS 67 et député de Strasbourg, membre du groupe socialiste à l'Assemblée Nationale, saluait à l'époque une très bonne mesure de justice sociale, qui justifiait à ses yeux son abstention sur le budget. Le 4 mai, la mesure est donc entrée en vigueur et en ce mois de septembre, elle a percuté de plein fouet les étudiants.

Gallia, 11 h 30, la victoire sociale en surchauffe

L'Alsace a eu la très bonne idée d'aller voir à Strasbourg ce que donne cette révolution sociale à l'heure du déjeuner. La réponse, attendue et cruelle, donne vingt à quarante minutes d'attente à la Gallia dès l'ouverture du Resto U, jusqu'à une heure à l'Esplanade ou encore une salle bondée à Paul-Appell, d'où l'on repart avec une pasta-box faute de place. Les étudiants interrogés parlent tous d'une fréquentation qui a doublé par rapport à l'an dernier, ce qui n'est pas une surprise en soi. Afin de répondre à l'afflux, le Crous et l'Afges ont même ajouté 120 places au sous-sol de la Gallia, ce qui est très sympathique mais qui a aussi peu d'effet qu'un sparadrap sur une jambe de bois.

Quel bénéfice pour l'étudiant boursier ?

Un peu d'arithmétique, niveau CP, donne quelques éléments sur cette surchauffe et devrait apporter, normalement, un peu d'énervement au "peuple de gauche". Par exemple, celui de l'étudiant boursier qui payait 1 euro son repas en 2025. Dorénavant, en septembre 2026, il paie toujours 1 euro. "Bénéfice" de la réforme pour cet étudiant : zéro euro. En revanche, il attend désormais deux fois plus longtemps et doit parfois quitter son cours un plus tôt pour espérer manger avant la reprise de 13 h 30. Et si l'attente est trop longue, il doit tout aussi souvent se rabattre sur un sandwich. En clair, pour lui, la réforme n'a rien changé au prix payé mais elle lui a compliqué la vie et finit par lui coûter plus cher, en sandwichs, notamment.

Ce constat n'est pas d'une émouvante nouveauté puisqu'un rapport parlementaire consacré à cette réforme l'avait écrit noir sur blanc : "la saturation des restos U risque de diluer mécaniquement l'aide destinée aux plus précaires". Le réseau national des Crous prévoyait ainsi 12 % de repas supplémentaires servis aux non-boursiers sur l'année 2026 et ces repas, il faut bien les servir quelque part. Scoop : c'est dans la même file que les boursiers !

L'Etat, comme d'habitude, donne le minimum

Du côté du budget, la loi de finances a prévu 59 millions d'euros pour compenser la perte de recettes sauf que les besoins réels sont estimés entre 61 et 89 millions dès 2026, et à 116 millions en année pleine. Autrement dit, la mesure a été votée avec une prise en charge de l'Etat qui ne couvre pas, comme d'habitude, la totalité de l'addition. Le 22 septembre, les personnels du Crous se sont mis en grève mais ils avaient prévenu : sans moyens d'accompagnement, les restaurants vont devenir ingérables. Les étudiants de la Fédération syndicale étudiante expliquent avoir porté les mêmes inquiétudes dans leur conseil d'administration mais là encore, personne ne semble avoir écouté, à commencer par le député de la 3 circonscription, Thierry Sother.

Encore une fois, l'universalité en version "pratique"

Les défenseurs de cette mesure dite sociale ont un argument-massue en nous faisant savoir que beaucoup d'étudiants précaires non boursiers ne demandaient jamais le tarif social, par méconnaissance ou par gêne. Pour eux, l'universalité supprime ce non-recours et si c'est vrai, sur le papier, il faut quand même reconnaître que le bazar actuel était prévisible. Pourquoi ? Parce qu'une aide universelle, servie dans des locaux dimensionnés pour une certaine population d'étudiants, c'est finalement une promesse de gauche exécutée avec des moyens de droite. À Strasbourg, lors de ses cafés-rencontres avec les citoyens, le député Sother pourra donc faire valoir une victoire parlementaire dont on peut mesurer l'ampleur en mètres d'attente devant les restos U.