En 1982, Maurice Fleuret, tout juste nommé directeur de la musique et de la danse au ministère de la Culture, lance deux projets, suite à une commande politique. Le premier est gratuit, se joue dans la rue et n'exige aucune compétence particulière : la Fête de la musique, le 21 juin. Le second se joue dans des salles, avec un public averti, ce sera Musica à Strasbourg, dont la première édition a lieu l'année suivante, en 1983. Le même homme met en place, la même année, le rendez-vous musical le plus démocratique et le plus fermé du calendrier culturel français. L'un fête tout le monde. L'autre trie sur le volet.
Quatre directeurs et un même mot
Depuis 1983, Musica a connu quatre directeurs : Laurent Bayle, puis Laurent Spielmann de 1987 à 1989, puis Jean-Dominique Marco à partir de 1990, pour près de trois décennies, et depuis 2018 Stéphane Roth, ex-directeur éditorial de la Philharmonie de Paris. Le communiqué de nomination de ce dernier, signé par le ministère de la Culture, lui fixait pour mission de "penser dans un même mouvement le rayonnement européen et international de la structure". Pour ceux qui aime l'humour, le jargon technocratique de la haute administration française est un bonheur permanent. Le mot "rayonnement" n'est pas neuf puisqu'on le trouve déjà dans les éditos de préface de Musica dès 2004, sous la plume de Fabienne Keller, alors maire, et de Robert Grossmann, président de la Communauté urbaine. En quarante-quatre ans et six mandatures municipales de sensibilités très diverses, il y a toujours un seul mot d'ordre qui ne bouge pas d'un iota. C'est beau.
La 44e édition de 2026
Musica se tient donc cette année du 18 septembre au 4 octobre. Deux semaines de spectacles avec une trentaine de concerts et expositions répartis entre le Maillon, l'Opéra national du Rhin, la Cité de la musique et de la danse, la HEAR, le CEAAC et l'église Saint-Paul.
A part la Cathédrale, pour définitivement l'ancrer dans la sécularisation de nos sociétés et l'Hôtel de Ville, pour son côté "spectacle permanent", le festival coche toutes les cases des lieux ou "il faut être". L'ouverture voulue de l'événement a mis en avant des formes documentaires : Gabriel Kahane et le chœur Roomful of Teeth avec Book of Travelers, portrait d'une Amérique fissurée, puis Jennifer Walshe et Philip Venables avec The Alonetimes, et Sasha Blondeau avec Devenir Mutant.es, projet hybride façon podcast en direct. Du 25 au 27 septembre, le focus "Prospective Irlande" met en avant la scène irlandaise, en écho à la présidence irlandaise du Conseil de l'Europe : une Grande Soirée Irish Rising, l'opéra contemporain The Curing Line de Michael Gallen, et un débat public sur le revenu universel des artistes (cela doit être pour la caution "de gauche", proche du peuple). Le 30 septembre, une journée entière est consacrée à Georges Aperghis, complétée par un hommage à Eliane Radigue. Du 1er au 4 octobre, "Punk im Elsass", mené avec les Archives d'Alsace, retrace la contre-culture punk alsacienne des années 1970 à aujourd'hui. Pour être complet, le prix des billets va de 6 à 26 euros. Et sur le papier, il faut reconnaître, économiquement, qu'il n'y a pas grand chose de plus accessible que Musica.
Et le rayonnement ?
Mais arrêtons nous un moment sur le mot d'ordre : "rayonnement". Car il mérite qu'on le prenne au sérieux plutôt que de le laisser flotter dans tous les discours de rentrée. Sur sa définition, un rayonnement a deux faces : ce qu'il projette, et ce qu'il attire en retour. Sur la première face, Musica ne triche pas car depuis 1983, le festival a programmé près de 1 100 concerts et spectacles, plus de 1 100 créations mondiales et premières françaises, et a accueilli 3 400 artistes-interprètes et compositeurs venus d'une dizaine de pays. Ça, c'est du rayonnement au sens propre : l'Europe monte sur les plateaux strasbourgeois. Rien à dire là-dessus.
Mais sur la seconde face, les chiffres racontent une autre histoire. Le bilan officiel de l'édition 2024, publié par le festival lui-même, indique que 75 % des spectateurs habitent Strasbourg et l'Eurométropole. Ajoutez 5 % pour la Collectivité européenne d'Alsace et 3 % pour le reste du Grand Est. En clair : 83 % du public de Musica vient de moins d'une heure de route. Il reste donc 12 % pour le reste de la France, et 5 % pour l'Europe, la vraie, la seule, celle qui est convoquée avec le mot "rayonnement". 5%, c'est à peu près ce que l'office de tourisme doit capter au hasard des passages et cela, sans recours à de la musique contemporaine ou concrète.
Le festival ne cache d'ailleurs pas sa fréquentation réelle avec une transparence touchante sur les chiffres annoncés : entre 16 000 et 17 000 spectateurs par édition, avec un taux de remplissage de 90 à 95 %. Musica est donc un festival qui remplit très bien ses spectacles... avec une audience principalement locale. Le bilan 2021 cite d'ailleurs le témoignage d'un spectateur emmené par son père dès l'âge de huit ou neuf ans, aujourd'hui abonné de longue date. Comme d'habitude, avec ce type de répertoire musical, qui n'est pas un concert des Enfoirés au Zénith de Strasbourg, la transmission culturelle ne se fait pas avec la billetterie, même à 6 euros la place d'entrée, mais elle se fait par la famille, et ce qu'elle nous transmet pour qu'on trouve sa place dans un madrigal contemporain ou une journée Aperghis.
Voilà, sans doute, une définition assez précise ce que l'on nomme l'élitisme. Si le rayonnement européen de Musica est réel, c'est par son éclairage d'une certaine scène musicale européenne. Dans la salle, en revanche, c'est toujours la même classe sociale et locale qui s'y assied chaque année.