Cent jours de mandat et déjà une méthode. La nouvelle majorité de Catherine Trautmann ne gouverne pas, elle communique. Chaque décision est d'abord une annonce, chaque annonce un symbole, et chaque symbole se construit soigneusement contre la mandature écologiste.
"On rallume la ville la nuit" : promesse de campagne tenue au 30 juin. Détail rarement mis en avant : les luminaires que l'on rallume sont des leds, et la bascule vers la led est précisément l'œuvre des écologistes, qui ont fait passer le parc de 13 % en 2020 à 60 % aujourd'hui. On célèbre donc la lumière retrouvée grâce aux ampoules sobres installées par ceux que l'on accuse d'avoir plongé la ville dans le noir.
On lance un appel d'offres (140 000 euros, quand même) pour un nouveau portique d'entrée sur la Place Broglie du marché de Noël, histoire de le rendre « plus attractif ». Le même marché de Noël qui ne s'est jamais aussi bien porté que sous la précédente municipalité.
On installe un comité Théodule de développement économique, à grands renforts de publicité, confié à Nathalie Roos, avec pour première grande mission de produire... un questionnaire. Un comité de plus, un formulaire de plus.
Et pendant ce temps, la maire aligne interviews et conférences de presse à une cadence qui pulvérise tous les records connus pour un début de mandature. Cent jours, cent micros. Bref, ce début de mandat est placé sous le règne de la communication. Et la cathédrale n'y échappe pas.
Il fallait bien un symbole de plus, et ce sera sa façade. La majorité célèbre le retour, cet été, du grand spectacle vidéo sur Notre-Dame. Mathieu Cahn, premier adjoint et maître d'œuvre historique de la programmation estivale du temps de Roland Ries, Pernelle Richardot, adjointe au commerce et au tourisme, et Paul Meyer, revenu aux affaires après six ans de traversée du désert, saluent d'une même voix sur les réseaux sociaux, la fin d'une « parenthèse » écologiste qui aurait, à les entendre, plongé la vieille dame dans le noir de 2020 à 2026.
Belle histoire. À un détail près : la cathédrale n'a jamais cessé d'être illuminée l'été.
Chaque année sous Jeanne Barseghian, la façade a eu droit à son spectacle de lumière. Et en 2022, « RéfleXions » mêlait déjà, mot pour mot, jeux de lumière et projections de video mapping sur la cathédrale et le Palais Rohan. Détail savoureux : ce spectacle était signé Passe Muraille et AV Extended. Soit exactement le duo strasbourgeois qui réalise, cet été, le fameux « OPUS 800 » célébré comme un retour. Les mêmes artistes, la même façade, la même technique. On a connu des parenthèses plus étanches.
Ce qui a réellement disparu sous la mandature écologiste, c'est autre chose : le grand spectacle événementiel à gros budget, celui qui mobilisait un appel d'offres dédié de quelque 800 000 euros, dont 320 000 apportés par les entreprises, du temps de Roland Ries. Ce format-là, oui, a été rangé au placard, jugé trop dispendieux et trop peu sobre. La nuance est réelle. Elle est même défendable. Mais elle tient en un mot, « spectacle », que les uns emploient pour désigner toute lumière sur la pierre et les autres pour le seul show à grand spectacle.
Alors sur quoi s'appuie réellement le storytelling du « retour » ? Sur une image, et une seule : les arbres en plastique de l'été 2025. Cette saison-là, la place du Château accueillait « La Forêt », six arbres artificiels en planches vernies et feuillage synthétique, aussitôt moqués pour leur air de décor Playmobil et leur végétal en toc. Le soir, un spectacle était bien projeté sur la cathédrale, mais côté place du Château, à l'écart du grand parvis. Décalée, un brin kitsch mais instagrammable en diable, c'est cette carte postale-là, la forêt de plastique au pied de la flèche, que la nouvelle majorité brandit en creux pour dire l'affaissement de l'ambition sous le mandat écologiste.
Le vrai geste d'OPUS 800 et de Mathieu Cahn n'est donc pas technique, il est scénographique. On ne réinvente pas le spectacle : on quitte la place du Château et ses faux arbres pour revenir sur la façade occidentale, la grande, la prestigieuse, celle qui regarde le parvis. Le changement n'est pas dans la lumière. Il est dans le décor et dans le récit.
OPUS 800 sera donc projeté du 4 juillet au 30 août, chaque soir sur la façade occidentale, pour les 800 ans de l'Œuvre Notre-Dame. Six tableaux, huit siècles, une belle œuvre en perspective. La majorité peut légitimement se réjouir de renouer avec le faste. Elle gagnerait seulement à ne pas confondre le retour du faste avec le retour de la lumière.
Car la lumière, elle, n'était jamais partie.