Demain soir, jeudi 8 octobre, Catherine Trautmann recevra à l'Hotel de Ville les représentants de huit cultes, de l'archevêque de Strasbourg à une déléguée des baha'is. Cette réception, une de plus sous le début de mandat de Trautmann, est le coup d'envoi du 5e Forum des religions, organisé par l'Université de Strasbourg et les collectivités locales. La thématique centrale de ce forum sonne déjà comme une incongruité dans une République laïque : « Les jeunes et la religion, quoi de neuf ? ». La réponse figure dans le dossier de presse avec quelques chiffres, qui eux soulignent l'ironie et l'inanité de ce forum : en 1960, les trois quarts des jeunes se disaient catholiques mais ils sont, aujourd'hui, deux tiers à se déclarer sans appartenance religieuse.
Après le sourire et l'interrogation du "à quoi bon tenir un forum sur cette donnée sociologique" ? On se rappellera qu'en Alsace, la religion c'est aussi une ligne budgétaire !
Les jeunes ont leur religion : la dispense
En Alsace, la religion n'a jamais quitté l'école publique où une heure hebdomadaire d'enseignement religieux figure à l'emploi du temps, sauf dispense demandée par la famille ou par l'élève. Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas le Concordat qui l'impose mais une loi allemande de 1873, que la République a conservée en 1918 comme on garde le vieux vaisselier branlant de la grand-mère, sans avoir le courage de le mettre à la déchetterie.
Dans le monde réel, qui n'est franchement pas celui des religions, les jeunes, eux, ont tranché depuis longtemps. En 2019-2020, un peu moins de la moitié des écoliers alsaciens suivaient encore ce cours. Au collège, ils étaient moins de 15 % pour tomber à moins de 8 % au lycée. En clair : plus l'élève grandit et s'émancipe de ses parents, plus il va signer de lui-même sa dispense. La « sortie de la religion » que chercheurs et responsables religieux viennent analyser jusqu'au 16 novembre, les chefs d'établissement alsaciens l'ont constatée depuis belle lurette, à chaque rentrée, dispense après dispense.
Cerise sur le gâteau, on a repéré dans le programme du forum une conférence sur la laïcité à l'école. Ce qui ne manque pas d'ironie dans la seule académie de France où le cours de religion figure dans l'emploi du temps. Les débats promettent d'être nourris.
La fiche de paie se tient bien, elle.
Si du côté de la jeunesse, la religion est en perte de vitesse, du côté des adultes, le système tient bon. Et même de manière confortable. L'État rémunère environ 1 250 ministres des cultes en Alsace-Moselle : ce sont des prêtres, des pasteurs et des rabbins, dans les 4 religions officiellement reconnues par le Concordat. En 2021, le Bureau des Cultes chiffrait la douloureuse facture (pour un républicain laïc, vous excuserez le pléonasme) à 54,7 millions d'euros, pensions comprises.
Précisons qu'en 2013, le Conseil constitutionnel présidé par Jean-Louis Debré, fils de Michel Debré et preuve irréfutable que l'intelligence n'est pas héréditaire, a validé la constitutionnalité de ce bazar en expliquant juridiquement que cette tradition locale ne rompait pas le principe de laïcité qui prévaut dans la République française. Avec des décisions comme celle-ci, on comprend mieux pourquoi ce pays est dans l'état ou il se trouve. Mais bon, passons ... En Alsace-Moselle, il y a donc une tradition antérieure à la Constitution qui consiste à assimiler comme fonctionnaires des ministres du culte. Et l'on pourrait peut-être s'interroger dans un Forum des religions si la tradition, c'est précisément ce que les jeunes ne veulent plus partager. Sauf qu'on continue de la leur faire financer.
Autre détail savoureux : l'Université qui pilote ce forum des religions abrite dans ses murs les seules facultés publiques de théologie du pays, l'une catholique et l'autre protestante. Pour expliciter mon propos et la blague : la question de la sécularisation qui anime ce forum, sur fonds publics, est posée par l'institution qui forme, toujours sur fonds publics, des théologiens confessionnels. C'est un peu comme si on demandait à Total ses solutions pour une sortie des énergies fossiles. C'est amusant.
Huit cultes ?
Sur le programme, on peut voir que huit cultes seront réunis autour de la maire, dans une ville qui en compte seize. Pour ce nombre, je fais confiance aux décomptes du mandat Ries qui avait fait un travail considérable sur ce sujet d'une importance cruciale et vitale pour notre ville. A l'époque, la ville était allée jusqu'à distribuer un calendrier qui indiquait toutes les fêtes religieuses, de toutes les religions identifiés. De quoi générer une bonne tachycardie à un Républicain. Donc, huit religions invitées alors que le Concordat, lui, n'en connaît que quatre : catholique, luthérien, réformé, israélite. Cette liste a été arrêtée au XIXe siècle et n'a plus bougé depuis, ce qui veut donc dire que l'islam n'y figure pas. Les imams ne sont pas payés par l'État et l'enseignement religieux de l'école publique reste réservé aux quatre cultes reconnus. Or, s'il fallait désigner à Strasbourg la confession dont les fidèles sont les plus jeunes, il y a fort à parier qu'on ne la trouverait pas dans la liste officielle.
Enfin, sur l'islam : le droit local permet aux collectivités de subventionner la construction de lieux de culte, mosquées comprises, ce que tous les Maires de Strasbourg ont fait par le passé et qui démontre donc l'instrumentalisation politique de la polémique sur la mosquée Eyyub Sultan en 2021. On constate néanmoins que sur la ligne budgétaire, le concordat est beaucoup moins égalitaire que les annonces faites dans un Forum des religions.
Un forum avec les jeunes ?
Pourquoi évoquer ce sujet aujourd'hui sur Actustras ? Tout simplement parce que les organisateurs promettent un forum qui ne parlera pas des jeunes mais avec eux. Si l'intention est louable, elle aurait mérité d'avantage de portée en posant aussi la question qui fâche : que pense la jeune génération, à qui l'on demande de financer une foi qu'elle a quittée, tout en laissant hors du cadre celle que certains pratiquent encore ?
En 2021, un sondage Ifop indiquait qu'une courte majorité (52%) des habitants d'Alsace-Moselle était favorable à l'abrogation du financement public des ministres des cultes. Pour la France entière, c'était 78% d'opinions favorables à la suppression. Bien entendu, dans le cadre du forum, ce sondage-là n'est pas au programme.
Alors, « les jeunes et la religion, quoi de neuf ? » Du côté des jeunes, beaucoup de choses. Du côté du droit local, rien.
