La flèche Sud de la Cathédrale

Qui lève les yeux sur la façade de la cathédrale remarque assez vite une anomalie : une seule flèche, plantée au nord, et au sud une tour restée à hauteur de plateforme, comme suspendue dans son geste. On l'appelle parfois « le moignon ». L'asymétrie est si constitutive de la silhouette strasbourgeoise que beaucoup la croient voulue depuis l'origine, mais elle ne l'était pas. Dans son étude du Livre des donateurs de la cathédrale, l'historienne Charlotte A. Stanford retrace, à travers les dons enregistrés folio après folio par l'Œuvre Notre-Dame, l'histoire d'un projet resté en suspens, et d'une décision d'abandon dont personne, huit siècles plus tard, ne sait vraiment expliquer les raisons.

Nota : cet article prolonge le précédent (« L'Œuvre Notre-Dame, huit siècles au chevet de la cathédrale ») et s'appuie sur l'ouvrage de Charlotte A. Stanford, Commemorating the Dead in Late Medieval Strasbourg: The Cathedral's Book of Donors and Its Use (1320–1521), Ashgate, 2011 (réédition Routledge, 2016), qui étudie le manuscrit AMS OND 1 conservé aux Archives municipales de Strasbourg : le registre même où l'Œuvre Notre-Dame consignait les dons reçus pour le chantier. Stanford, suivant l'usage de l'historien de l'art Hans Reinhardt, le nomme le Livre des donateurs.

Deux tours pour une façade

Le projet de façade occidentale, lancé en 1277 sous l'impulsion du jeune évêque Conrad III de Lichtenberg, prévoit dès l'origine deux tours. Les premiers dessins conservés, désignés par les historiens de l'architecture sous les noms de Plan A et Plan A1, restent muets sur ce qui devait couronner l'édifice. C'est avec le Plan B, tracé vers la fin du chantier de la nef, que l'ambition se précise : une façade monumentale à deux tours, jumelles, encadrant le grand portail. Rien, à ce stade, ne distingue leur temporalité et destin.

Vers 1370, alors que les tours approchent de l'achèvement, un choix inattendu s'impose : au lieu de les coiffer directement de flèches, on comble l'espace qui les sépare par un beffroi, selon un dessin probablement dû à Michel Parler. La façade change alors radicalement d'allure, devenant ce grand mur carré caractéristique du type allemand de la Wandfassade. Le beffroi achevé, l'Œuvre Notre-Dame, qui est désormais un comité laïc sous la tutelle étroite du Magistrat qui « tenait les comptes à l'œil » selon Stanford, relance le projet initial : deux flèches, prévues depuis le début, doivent enfin s'élever.

Le maître qui n'a pas vu sa tour achevée

La conception revient à Ulrich d'Ensingen, architecte itinérant qui travaille simultanément à Strasbourg, à la collégiale d'Ulm et à l'église Notre-Dame d'Esslingen. Il imagine, pour chaque tour, un étage octogonal élancé couronné d'une flèche fine et ajourée, une solution qui rompt avec la lourdeur du beffroi et renoue avec la légèreté du portail. Les travaux commencent sur l'octogone nord. Après dix-neuf années au service de l'Œuvre, Ulrich meurt avant d'avoir vu sa tour achevée. Il lui lègue ses armes et une tunique, un don modeste qui figure, comme des milliers d'autres, dans le Livre des donateurs.

Son fils, Matthäus Ensinger, espérait logiquement lui succéder. L'Œuvre Notre-Dame en décide autrement et confie la suite du chantier à Johannes Hültz, contremaître d'Ulrich formé sur place, malgré son patronyme évoquant Cologne. Matthäus, dépité, quitte la ville en emportant les dessins de son père (l'anecdote, transmise par la tradition strasbourgeoise, dit qu'il fera une belle carrière ailleurs, à Ulm puis à Berne, avant qu'il ne revienne un temps à Strasbourg). Hültz, lui, achève l'octogone puis mène à son terme, entre 1419 et 1439, la flèche nord : une structure d'une conception aussi brillante qu'inhabituelle, portée par six escaliers extérieurs s'enroulant autour d'un noyau pyramidal jusqu'à un fin pinacle sommital. Elle culminera à 142 mètres, et fut pendant quelques temps la construction la plus haute du monde. Une seule flèche est donc achevée. La seconde reste à l'état de projet.

Trente ans de silence

L'élan retombe et pendant près de trois décennies, l'atelier de l'Œuvre se consacre à l'entretien plutôt qu'à la construction : des fonts baptismaux en 1453, la reprise des voûtes de la nef entre 1459 et 1475 par le maître Jodok Dotzinger. Ni Dotzinger, ni ses prédécesseurs, ni son successeur Konrad Vogt ne figurent parmi les donateurs du Livre, signe, relève Stanford, d'un désintérêt relatif du public pour la mobilisation des largesses privées durant cette période.

Hans Hammer relance la machine

Il faut attendre l'arrivée de Hans Hammer, en poste à l'Œuvre de 1471 à 1490 puis de 1513 jusqu'à sa mort en 1519, pour que le second projet reprenne vie. C'est précisément durant ses premières années que les entrées de dons dans le Livre des donateurs repartent nettement à la hausse, une coïncidence dont Stanford souligne la possible corrélation avec l'enthousiasme suscité par le nouveau projet, tout en restant prudente : « la situation réelle était sans doute complexe. » Une seconde liste de donateurs est ouverte en 1460, davantage tournée vers les dons financiers, et les entrées du calendrier obituaire (registres religieux, en français d'aujourd'hui) se font plus détaillées qu'au siècle précédent.

Hammer, accaparé un temps par la réalisation de la chaire monumentale utilisée par le célèbre prédicateur Johannes Geiler de Kaysersberg, produit néanmoins, avant 1488, un nouveau dessin pour la flèche sud. Ce n'est pas un exercice de style : des travaux de renforcement sont engagés à la base du bloc occidental pour en supporter le poids futur, et quelques assises sont même mises en place.

L'arrêt sans explication

Puis, vers 1490, tout s'interrompt, au moment précis où Hammer quitte l'atelier de Strasbourg. Stanford ne tranche pas sur les causes, mais énumère les hypothèses avancées par les historiens de l'architecture : la crainte que la structure ne supporte pas le poids d'une seconde flèche malgré les renforts ; le sentiment qu'une seule flèche suffisait à la gloire du monument ; la volonté de l'Œuvre Notre-Dame de réorienter ses moyens vers d'autres embellissements, comme le transept nord roman où se réunissaient les paroissiens de Saint-Laurent ; ou, plus simplement, l'espoir jamais réalisé de reprendre le chantier plus tard, dans des circonstances plus favorables.

Le projet ne reviendra jamais. L'atelier se tourne vers des réalisations plus modestes : le portail Saint-Laurent et une chapelle édifiée par Hammer lui-même dans l'angle du transept nord, achevée en 1521, deux ans après sa mort.

Une coïncidence qui n'en est peut-être pas une

1521 est aussi, dans le Livre des donateurs, l'année de la toute dernière entrée datée. Stanford le note sans détour : la fin du grand chantier médiéval et la fin du manuscrit tenu par l'Œuvre Notre-Dame pour en financer la construction pendant deux siècles coïncident presque au jour près. « Cela ne peut avoir été une simple coïncidence », écrit-elle. Le Livre, comme la cathédrale, avait trouvé sa forme définitive : inachevée, mais définitive.

Il faudra attendre 1880 pour qu'une flèche s'élève, ailleurs, plus haute que celle de Strasbourg : la cathédrale de Cologne, achevée donc au XIXe siècle selon les plans médiévaux retrouvés. La flèche sud strasbourgeoise, elle, n'a jamais eu de plans à retrouver : seulement un dessin de Hans Hammer, quelques assises de pierre, et l'ombre d'une tour que l'Œuvre Notre-Dame n'a jamais élevée.


Source : Charlotte A. Stanford, Commemorating the Dead in Late Medieval Strasbourg: The Cathedral's Book of Donors and Its Use (1320–1521), Church, Faith and Culture in the Medieval West, Ashgate, 2011 / Routledge, 2016.