Yannick Lefrançois, dessinateur sans opinion ?

Portrait d'un croqueur d'actu strasbourgeois persuadé de ne faire que « retranscrire l'air du temps », entre les Dernières Nouvelles d'Alsace et un hebdomadaire dont la ligne ne transcrit qu'un certain air.

Il faut relire l'entretien qu'il donnait à Or Norme en janvier 2018 pour saisir toute la délicatesse de la position. « Je ne donne pas mon opinion, je ne suis ni journaliste ni militant, je tente juste de retranscrire l'air du temps. » Voilà. Yannick Lefrançois ne pense rien, il transcrit. Un simple greffier de l'époque, penché sur son carnet à dessin, qui renifle l'air du temps et le dessine sans y ajouter une virgule de lui-même. Le procès-verbal, chez lui, penche assez régulièrement du même côté, vers la droite assurément, mais ne lui en tenons pas rigueur : un greffier n'a effectivement pas à avoir d'avis sur ce qu'il consigne.

Depuis 1993, sa case désormais dominicale dans la rubrique Chuchotements des DNA fait partie du paysage. Plus de mille dessins sûrement, un quart de siècle passé à « aller à l'essentiel », comme il le dit joliment. L'essentiel, ces dernières années, tenait quand même beaucoup à une maire écologiste dans une ville privée de foie gras, avec un stationnement résident à trente euros et quelques rats municipaux préservés par des élus écologistes. Rien que l'air du temps, donc. Chacun appréciera d'où vient cet air.

Là où l'exercice de neutralité affiché est devenu acrobatique, c'était en avril 2022. Ce mois-là, l'homme qui ne prend jamais parti a rejoint l'équipe de Franc-Tireur, l'hebdomadaire fondé autour de Caroline Fourest, où il signait une caricature une semaine sur deux, pendant deux ans. Dans la presse française, on ne trouvera pas un autre journal dit de gauche avec une ligne éditoriale plus assumée, plus revendiquée, plus fièrement en guerre contre la gauche écolo et les "islamo-gauchistes". Admettons la neutralité du dessinateur en se disant qu'on peut très bien tenir le crayon pour un journal de combat tout en jurant, la main sur le cœur, n'avoir soi-même aucune espèce de position. Le greffier de l'air du temps a simplement choisi d'aller consigner, un temps, ses dessins dans la rédaction "de gauche" la plus bruyamment engagée de la presse française contre l'écologie politique et la gauche radicale, et ceci, bien entendu, par pur souci de neutralité.

Reste la question du dessin lui même. Et là, n'en déplaise au dessinateur, l'air du temps a un genre.

Regardons la galerie des maires : Jeanne Barseghian, six ans durant, aura été croquée en cheffe de secte en tunique blanche, en soldate hystérique poing levé sur un char libérant Strasbourg de ses voitures, les yeux exorbités, la bouche tordue, le rat Limi sur l'épaule. Le registre est connu : la femme de pouvoir en furie, la militante possédée, l'écolo en transe. Chez Yannick Lefrançois, on ne dessine pas un homme politique de cette manière. On peut d'ailleurs encore le vérifier ce dimanche (19 juillet 2026), quand Jean-Philippe Vetter, battu, a droit à un traitement sobre de supporter dépité, pendant que la scène d'à côté offre une Catherine Trautmann en Marianne triomphante, silhouette affinée et poitrine généreuse avec sa robe glissant de l'épaule. Deux perdants, deux registres. L'homme garde sa dignité. La femme y gagne un décolleté.

C'est un détail qui signe le mieux la mécanique car Catherine Trautmann est la seule figure féminine du théâtre strasbourgeois que le dessinateur semble apprécier. On aurait pu croire l'affaire purement politique : il tape sur les écolos, il épargne le camp d'en face, chacun ses sympathies, sous couvert de neutralité. Sauf que même sa préférée n'échappe pas au corset du genre. Quand il aime, il affine la silhouette et décolle la bretelle. Quand il n'aime pas, il fait hurler et hystérise. Entre les deux, le corps des femmes reste un terrain de jeu qu'il ne réserve jamais aux hommes. Appelons cela un sexisme de bon aloi, presque involontaire : celui du type sympa qui ne comprendrait pas qu'on lui en fasse le reproche. Un classique sexisme beauf, pour aller vite, mais un sexisme qui s'ignore, ce qui reste la meilleure façon de durer dans une presse française encore largement masculine.

« La politique, c'est tellement la commedia dell'arte », confiait-il encore à Or Norme, ravi d'y débusquer « les défauts des gens ». La formule est juste et elle vaut aussi pour les dessinateurs. Il y a une comédie à se présenter en simple greffier-dessinateur de l'époque quand on choisit ses cibles, son journal et ses angles avec une constance que le hasard n'explique pas. En fait, ce n'est certainement pas un mensonge de la part du dessinateur. C'est autre chose, de plus confortable : la conviction sincère que son propre point de vue n'est pas un point de vue, mais du bon sens partagé. L'angle mort le plus solide qui soit, puisqu'il permet de cogner ferme tout en se croyant au centre de la mêlée.

Yannick Lefrançois dessine bien et tape efficace. C'est un vrai talent, et personne ne le lui conteste. Il lui manque une seule chose pour être tout à fait honnête avec son lecteur : reconnaître qu'il a un avis. On lui souhaite d'arriver un jour à ce niveau de connaissance sur soi. En attendant, il continuera de nous dessiner le procès-verbal de l'époque, sans jamais avouer qu'il en souligne les fautes, et toujours dans le même sens.