Dimanche prochain, 2 843 grands électeurs bas-rhinois désigneront cinq sénateurs parmi sept listes. Sept listes pour cinq sièges, dans un département où la droite a l'habitude de rafler la mise et où la gauche ne détient qu'un fauteuil. Le décor est connu et les étiquettes des listes doivent plonger les grands électeurs "de gauche" dans des abîmes de perplexité.
Le préfet cherche le PS
Les nuances politiques des listes ne sont pas choisies par les candidats, elles sont attribuées par le préfet, selon une grille du ministère de l'Intérieur. Dans le Bas-Rhin, cela donne une liste Les Écologistes, une liste de La France insoumise, une liste du Rassemblement national, une liste divers centre, deux listes divers droite. Et une liste « divers ». Pas divers gauche, pas plus socialiste. Juste divers.

Cette liste est celle d'Anne-Pernelle Richardot, adjointe de Catherine Trautmann et vice-présidente de l'Eurométropole, désignée en juin par les militants socialistes pour conduire leur liste. Elle s'intitule « L'union des forces ». Des forces si bien unies que l'État lui-même renonce à dire lesquelles.
On peut lire et relire les sept nuances dans tous les sens : pour la grille officielle, le Parti socialiste ne présente aucune liste dans le Bas-Rhin. Pourtant, à y regarder de plus près, il y figure deux fois.
Deux fois PS, zéro lisibilité
Première apparition, en tête de « L'union des forces ». Derrière Anne-Pernelle Richardot, parti socialiste, on trouve Olivier Sohler, maire de Scherwiller et président de la communauté de communes de Sélestat, ancien candidat investi par l'UDI aux législatives de 2022. Puis la maire de Bosselshausen, un élu socialiste de Marlenheim, une ancienne première adjointe de Dorlisheim, Alain Ferry, maire radical de Wisches, et une adjointe divers droite d'Illkirch-Graffenstaden chez l'inénarrable Thibaud Philipps. Quand la tête de liste parle de responsabilité et d'un pacte de gouvernance à l'horizon de la présidentielle, il faut traduire : l'accord municipal strasbourgeois entre le PS et la droite a été exporté à l'échelle du département.
Seconde apparition socialiste, chez le sénateur écologiste sortant Jacques Fernique, dont la liste compte un socialiste en cinquième position. Le PS affronte donc le PS, par listes interposées, pour l'unique siège de gauche du Bas-Rhin.
Fernique a compris l'arithmétique dès juillet, en constatant que la majorité strasbourgeoise avait changé et que ces voix-là ne seraient pas pour lui. Il y a six ans, sa liste comptait en sixième position une certaine Jeanne Barseghian. De son côté, la France insoumise parle de trahison. C'est son registre habituel, mais le calcul est là : trois listes qui se déclarent à gauche, dont une que l'État ne classe même plus à gauche, le tout pour un seul siège, sur le papier.
La droite n'est pas en reste
Il serait injuste de réserver la dispersion aux socialistes. À droite, la division est une tradition. En 2020 déjà, deux listes divers droite s'affrontaient : celle de Claude Kern et Elsa Schalck d'un côté, celle d'André Reichardt de l'autre, avec Laurence Muller-Bronn en deuxième position et Marc Séné en troisième. Résultat des courses : deux sièges chacune, match nul.
Six ans plus tard, les équipes ont été rebattues. Claude Kern prend sa retraite, remplacé en troisième position par Isabelle Dollinger. Marc Séné, sénateur sortant, est désormais le numéro deux d'Elsa Schalck. Yves Sublon, septième sur la liste Kern-Schalck en 2020, est désormais le numéro deux de Laurence Muller-Bronn. Dans le Bas-Rhin, la tradition à droite est respectée : on ne change pas de camp, on change de liste. Le préfet, lui, n'a rien changé : divers droite pour l'une, divers droite pour l'autre, comme en 2020.
Elsa Schalck s'est moquée de l'attelage Richardot en rappelant que la vie politique méritait de la clarté. Venant d'une tête de liste dont le numéro deux faisait campagne contre elle il y a six ans, le bon sens aurait consisté à ne pas s'exclure du champ de l'analyse.
Quant au centre, il part en ordre dispersé, avec la liste MoDem d'Alice Morel, maire de Bellefosse depuis 1977 (ce qu'on peut qualifier, a minima, de belle carrière politique), qui figurait déjà sur une liste sénatoriale dissidente en 2004. La constance, là encore, est une forme de programme.
Le Rassemblement national, enfin, reconduit Virginie Joron et Éliane Klein, déjà candidates en 2020. Leur liste avait alors recueilli 84 voix. Ici, la fidélité, au moins, n'est pas divisée, même si elle est réduite à peu de choses.
Soultz-sous-Forêts, autre exemple de la confusion
Pour mesurer la pagaille intégrale de cette élection, un détour par l'Outre-Forêt s'impose aussi. Le maire de Soultz-sous-Forêts, Christophe Schimpf, classé divers gauche, est sixième sur la liste divers droite de Laurence Muller-Bronn. Un conseiller municipal socialiste de la même commune, Pierre Mammosser, est cinquième sur la liste écologiste de Jacques Fernique. Les deux siègent comme vice-présidents de la même communauté de communes. Un élu de gauche sur une liste de droite, un socialiste sur une liste écologiste, et pas un seul des deux sur la liste que dirige une élue du PS.
Et si ça marche ?
Reste une hypothèse que pas mal de personnes espèrent à l'hôtel de ville : si Anne-Pernelle Richardot est élue dimanche, elle devra quitter ses fonctions d'adjointe et de vice-présidente de l'Eurométropole. Catherine Trautmann aurait alors un fauteuil à remplir et, au moins pour celui-là, le vivier existe : il lui suffira de puiser dans sa grande union des forces avec le mot du Général de Gaulle dans un coin de la tête : "ce qui est à redouter, ce n'est pas le vide politique, c'est plutôt le trop-plein".
En mars 2026, dans sa longue histoire politique, Strasbourg a mis en place la GroKo (Grosse Koalition). En septembre 2026, le Parti Socialiste du Bas-Rhin invente le socialisme sans étiquette. Dimanche soir, on saura combien il pèse.