Il y a des sénateurs qui votent les textes, et il y a Laurence Muller-Bronn, qui les conteste. Élue sénatrice du Bas-Rhin en septembre 2020 sur la liste « Les Voix de l'Alsace au Sénat » conduite par André Reichardt, où elle figurait en deuxième position, ancienne maire de Gerstheim jusqu'à ce que la loi sur le non-cumul l'oblige à choisir, la sénatrice s'est construite au fil de sa mandature une spécialité rare au Palais du Luxembourg : le désaccord de principe. Non pas le désaccord partisan, celui qui oppose une droite à une gauche, mais le désaccord avec ce que les institutions savantes appellent le consensus scientifique, à savoir la théorie, la position et l'opinion collective adoptées par la communauté scientifique, dans un domaine particulier d'étude.
Le côté partisan, chez elle, est d'ailleurs mouvant : rattachée au groupe Les Républicains, elle conduira pour les sénatoriales du 27 septembre 2026 sa propre liste, sous les couleurs de Nouvelle Énergie, le mouvement de David Lisnard. Deuxième derrière Reichardt en 2020, tête de liste dissidente six ans plus tard : même dans sa famille politique, elle a fini par prendre la marge pour un centre.
Pour son opposition au consensus scientifique, la démonstration la plus nette date de l'automne 2021. Alors que le Sénat rejette largement une proposition de vaccination obligatoire contre le Covid, Laurence Muller-Bronn ne se contente pas de voter contre. Elle monte à la tribune pour affirmer qu'il n'existe « pas de consensus scientifique autour de la vaccination obligatoire et de masse ». La formule fait florès dans un certain écosystème médiatique, celui de France Soir et de la revue Nexus, qui la relaie abondamment. Elle dépose dans la foulée un amendement instaurant une « clause d'objection de conscience » et multiplie les questions parlementaires sur les effets secondaires supposés des vaccins. Elle confie alors ne jamais avoir « autant douté de la volonté de transparence du gouvernement ». Sur ce terrain, la sénatrice a trouvé son public. Il n'est simplement pas celui des scientifiques mais des aficionados du complotisme et des pseudos-sciences.
L'Académie nationale de médecine, elle, la connaît bien. Le 22 janvier 2026, la sénatrice offre sa tribune sénatoriale à un colloque sur les « pratiques de santé non conventionnelles », organisé sous son haut patronage par deux structures militant pour les médecines dites alternatives. La vénérable institution réagit par un communiqué cinglant, jugeant « irrationnel que la représentation nationale puisse cautionner et légitimer des pseudo-médecines » sans validation scientifique et porteuses de risques pour les patients. Parmi les intervenants annoncés, les collectifs anti-désinformation repèrent des promoteurs de pratiques ésotériques, dont certaines suivies de près par la Miviludes. Quant à ses collègues de la commission des Affaires sociales, ils ont massivement choisi de ne pas venir. « Au Sénat, Mme Muller-Bronn est très isolée sur ce sujet », résume la sénatrice écologiste Anne Souyris. Chez d'autres, l'isolement serait un désaveu. Chez Laurence Muller-Bronn, c'est une ligne de conduite.
L'agriculture aurait pu offrir un terrain d'entente avec sa famille politique. C'était compter sans le talent de la sénatrice pour le grand écart. Plutôt que la défense classique de l'agriculture conventionnelle, elle s'est faite l'avocate de la biodynamie, cette agriculture qui enterre des cornes de vache remplies de bouse et cale ses interventions dans les champs et vignes sur les cycles lunaires et planétaires. En 2025, elle reçoit la fédération francophone du mouvement, promet d'écrire aux ministres, et vante une « agriculture pionnière et cohérente qui anticipe les défis écologiques ». Les blogueurs pro-science la sacrent « VRP de la biodynamie au Sénat ». Le détail qui pique : la biodynamie puise ses fondements dans l'anthroposophie de Rudolf Steiner, doctrine occultiste que la Miviludes surveille depuis plus de vingt-cinq ans.
On pourrait alors croire à une cohérence écologiste. Mais cela serait trop simple. Sur les énergies renouvelables, Laurence Muller-Bronn redevient une pure sénatrice de droite productiviste, portant amendement sur amendement pour supprimer tout soutien public à l'éolien et au photovoltaïque, ces « énergies intermittentes » dont la France, selon elle, n'aurait pas besoin. Et sur les néonicotinoïdes, ces pesticides tueurs d'abeilles, elle vote leur retour sans état d'âme : le 27 octobre 2020, un mois jour pour jour après son élection, elle approuve la dérogation qui les réautorise sur la betterave jusqu'en 2023. La même élue qui célèbre la « santé des sols et la biodiversité » quand il s'agit de biodynamie les oublie prestement quand il s'agit d'insecticides. La contradiction ne semble même pas l'effleurer.
Il nous reste à tenter de nommer le fil qui relie ces positions apparemment dispersées, pour être gentil. On l'a vu : ce n'est ni une idéologie agricole, ni une doctrine énergétique, ni même une conviction sanitaire stable. En fait, la constante de Laurence Muller-Bronn est la défiance envers ce que les autorités scientifiques tiennent pour acquis, quelle qu'en soit la direction. Vaccins, médecine, agriculture, énergie : à chaque fois, le consensus scientifique d'un côté, et Laurence Muller-Bronn de l'autre.
La sénatrice réfute, naturellement et sans l'aide de la biodynamie, toute étiquette d'anti-science, et parle de « fake news » à son sujet. C'est son droit. Mais quand on a passé six ans à dire non aux consensus scientifiques sur les vaccins, la médecine, l'agriculture, l'énergie, le bilan finit par ressembler à une étiquette.