Il faut rendre à la maire de Strasbourg ce qui appartient à la maire. Élue sur la promesse de réconcilier une ville qu'on disait fracturée, clivée, montée les uns contre les autres, elle a tenu parole. Et au-delà. On lui demandait de recoudre des quartiers, elle a raccommodé des mondes. On espérait un apaisement, elle nous offre une communion.
Car la vraie réconciliation, la grande, l'historique, n'était pas celle que l'on croyait. Réconcilier des riverains autour d'une piste cyclable, n'importe quel maire s'y essaie. Réconcilier deux corps que trois siècles de morale républicaine avaient soigneusement tenus à distance, la presse et le pouvoir, il fallait oser. Elle a osé. Et à l'occasion des sénatoriales de septembre, ce miracle discret a trouvé son sacrement : la liste des grands électeurs, établie lors d'un conseil municipal en date du 4 juin 2026.
On songe forcément au bon roi Henri. Henri IV, ce Béarnais malicieux qui comprit avant tout le monde qu'une nation ne se gouverne pas contre ses ennemis mais avec eux, une fois qu'on les a ralliés. Paris valait bien une messe ; Strasbourg, on le voit, vaut bien une tribune. Le principe est identique, la méthode aussi : on ouvre grand les portes, on tend la main, et l'on découvre avec émerveillement combien d'anciens gardiens de l'indépendance n'attendaient qu'un signe pour venir se réchauffer près du trône.
Il y a d'abord le chroniqueur. L'homme de plume, la conscience de la cité, celui qui interroge la maire, la questionne, la fait parler pour que le lecteur juge sur pièces. Le même, désormais, figure parmi les grands électeurs chargés de porter Anne-Pernelle Richardot jusqu'au Sénat. La voix de la maire, s'entend. Voilà l'objectivité réconciliée avec elle-même. Fini, le déchirement du journaliste tiraillé entre la distance et l'engagement. Il a choisi les deux. Il interviewe d'une main et vote de l'autre, dans une harmonie que même les manuels de déontologie n'avaient jamais osé rêver. La quatrième colonne et la première magistrate, enfin sous le même toit. C'est beau comme un édit de tolérance.
Il y a ensuite le fonctionnaire. L'agent de la Ville, ce serviteur du bien commun à qui la République demande une seule chose, la neutralité, cette vertu grise et un peu triste. On l'a longtemps cru condamné à sa réserve, à son devoir de retenue, à cette élégance du fonctionnaire qui sert tout le monde et n'appartient à personne. Erreur. Lui aussi a été réconcilié. Avec sa gratitude. Le voici grand électeur de la liste de son employeuse, ce qui règle une bonne fois l'antique tension entre le devoir de réserve et la joie de participer. Servir la Ville le jour, servir la maire et sa tête de liste aux sénatoriales le soir : où est la contradiction, puisque c'est la même personne qu'on remercie ?
Henri IV rêvait d'une poule au pot dans chaque foyer le dimanche. La nouvelle concorde strasbourgeoise vise plus haut : un mandat de grand électeur dans chaque maison. On distribue les places comme on distribuait jadis les charges, avec cette générosité de vainqueur qui sait qu'un rallié coûte moins cher qu'un adversaire. Et l'on ne peut qu'admirer la cohérence. Une ville qui souffrait de trop de camps se soigne en les fondant tous dans un seul. L'union sacrée, littéralement. Il ne manque plus que l'encens.
Reste une question, la seule, mais on hésite à la poser tant elle jure avec l'allégresse générale. Que reste-t-il pour surveiller le pouvoir, quand ceux qui étaient chargés de le regarder de loin ont accepté de le porter de près ? Le roi Henri, lui, avait au moins gardé quelques huguenots ombrageux pour lui rappeler qu'un pouvoir sans contradicteur finit toujours par se prendre pour Dieu. À Strasbourg, on a préféré une autre méthode : au lieu de garder ses contradicteurs sous la main, on les a invités à rejoindre le cortège. Un pouvoir ne risque plus grand-chose de la critique le jour où les critiques figurent sur ses listes.
Au rythme où vont les choses, on attend avec impatience les prochaines noces. L'arbitre et le joueur. Le renard et le poulailler. La vertu et le conflit d'intérêts, main dans la main sur le perron de l'Hôtel de Ville. Tous ensemble, signant enfin la paix que la ville espérait. Panache blanc, cœur léger, conscience tranquille. Il faudra, un jour, ériger une statue en hommage à cette période. On sait déjà qui viendra en célébrer l'inauguration. Et qui en rendra compte.