Médine à Strasbourg, Voltaire au vestiaire

Il y a une phrase que l'on attribue à Voltaire depuis des décennies, gravée dans le marbre de la liberté d'expression : « Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. » Beau programme et admirable engagement. Seul petit problème : Voltaire n'a jamais écrit ça. Cette formule est apocryphe, forgée au XXe siècle par la biographe britannique Evelyn Beatrice Hall, qui reconnut elle-même plus tard l'avoir inventée pour résumer l'esprit du philosophe. Voltaire n'a donc jamais dit ça. Et à Strasbourg, en juin 2026, on peut constater que la mairie PS n'a pas l'intention de le dire non plus.

Revenons aux faits, qui sont, eux, parfaitement authentiques. Un meeting-concert de la gauche radicale européenne en soutien à la Palestine était prévu le jeudi 18 juin au Palais de la musique et des congrès de Strasbourg. L'événement devait rassembler des élus de La France insoumise, dont l'eurodéputée Rima Hassan et le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, en marge de la session plénière du Parlement européen. Et, en clôture de soirée, un concert du rappeur Médine. Le tout dans le cadre d'une campagne ayant réuni 1,2 million de signatures pour la suspension de l'accord d'association UE-Israël.

La salle, elle, appartient à Strasbourg Events, société qui la gère pour le compte de la mairie. Et c'est là que les choses deviennent intéressantes. Christophe Caillaud-Joos, directeur général de Strasbourg Events, explique avoir découvert en cours de route que l'événement incluait un concert, détail qu'il n'avait pas anticipé en accordant la réservation. Sa réaction : la conférence peut se tenir, mais le concert, non. Mathieu Cahn, premier adjoint à la maire Catherine Trautmann, a abondé dans ce sens, reprochant aux organisateurs d'avoir eu recours à des « termes flous » pour décrire leur manifestation. Version contestée par Manon Aubry, qui affirme avoir déposé en avril une demande de « réunion publique avec possibilité de concert gratuit à la fin ». Flou artistique d'un côté, mauvaise foi de l'autre, selon le camp que l'on choisit.

Le résultat, lui, est net : l'événement a dû trouver une autre salle. LFI et le Collectif Palestine 67 ont dénoncé des « tentatives de censure et des pressions exercées par la municipalité PS ». La mairie, de son côté, nie toute censure et parle de simple question de format.

On notera au passage que Médine, figure centrale de la polémique, n'a fait l'objet d'aucune condamnation judiciaire. Il a certes publié en 2023 un tweet jugé antisémite, qu'il a regretté, et certaines de ses prises de position passées ont été critiquées. Mais l'absence de condamnation judiciaire est précisément le critère que la République est censée appliquer avant de refuser une tribune à quelqu'un. C'est en tout cas ce que Voltaire aurait dit, s'il avait dit ce qu'on lui fait dire.

Il y a quelque chose de savoureux, en effet, à voir une mairie de gauche, fraîchement réélue sur le capital symbolique d'une femme qui incarne depuis des décennies les valeurs progressistes de Strasbourg, se retrouver accusée d'entraver la liberté d'expression par une autre gauche, plus radicale, qui revendique exactement les mêmes valeurs. Le PS contre LFI, le centre-gauche respectable contre la gauche de la rue, la mairie contre le meeting : c'est la gauche qui se regarde dans un miroir et n'aime pas ce qu'elle voit.

Strasbourg, capitale du Parlement européen, ville des droits et des institutions, ville où l'on cite volontiers les grands textes, méritait peut-être mieux que cette querelle de salle. Mais au moins l'événement aura lieu, ailleurs, au Phare Citadelle. Ce qui, à y bien réfléchir, ressemble davantage à une victoire pour la liberté d'expression qu'à une défaite.

Voltaire, lui, n'aurait sans doute pas eu de commentaire puisqu'il n'a rien dit.