Les DNA lui ont tendu la perche et il s'est empressé de la saisir. Mathieu Cahn a accepté « dans la seconde » l'invitation à s'exprimer, histoire, comme l'écrit le journal, de « dire sa vérité et ce qui lui était resté en travers de la gorge ». Le résultat est un portrait fleuve publié le dimanche 26 juin 2026 où le nouveau premier adjoint de Catherine Trautmann retrace sa trajectoire avec la bienveillance qu'on accorde volontiers à un homme qui a connu des temps difficiles. Ce que le récit omet, en revanche, est au moins aussi amusant que ce qu'il dit.
La synthèse, vertu cardinale d'un apparatchik habile
Sarregueminois d'origine, fils d'élu, Sciences Po Strasbourg, syndicat étudiant (Unef), courant Hamon puis courant Hollande — le parcours de Mathieu Cahn est le curriculum classique d'un apparatchik socialiste. Ses qualités de « rassembleur » comme premier secrétaire fédéral du PS 67, de 2005 à 2015, sont réelles : il tient la boutique alors que les « chefs à plumes » : Trautmann, Ries, Jung, Elkouby, Bigot, Bies, Herrmann, se regardent en chiens de faïence. Roland Ries sait s'en rappeler et le propulse troisième adjoint en 2008 et le reconduit en 2014.
2019-2020 : les coulisses d'une désignation sous tension
C'est là que le portrait des DNA entre dans la zone d'ombre. L'article résume en une phrase l'éviction des deux prétendants naturels : « Ses deux candidats naturels jettent l'éponge : Robert Herrmann (en juin) et Philippe Bies (en juillet). »
La réalité est plus rugueuse. Le retrait de Philippe Bies fait suite à la publication, dans la presse locale, d'un message WhatsApp dans lequel l'ancien député s'interrogeait sur sa propre candidature. La fuite de ce message privé est attribuée à une élue de premier plan au sein du PS strasbourgeois et le microcosme connaît parfaitement l'identité de cette élue. Robert Herrmann, président sortant de l'Eurométropole, renonce de son côté après un rendez-vous avec Catherine Trautmann, qui lui signifie clairement qu'elle ne le soutiendra pas.
C'est dans ce contexte : deux rivaux éliminés, l'un par une fuite d'un message privé, l'autre par un veto, que Mathieu Cahn se retrouve investi lors d'une primaire interne en octobre 2019. L'article des DNA présente les choses autrement : « Catherine Trautmann me dit alors : il faut un saut générationnel, tu n'as pas le choix, il faut que tu y ailles. » Ce qu'il ne dit pas, c'est que Trautmann n'avait pas renoncé à ses propres ambitions sur la liste. La suite le confirmera.
Les photos, le mensonge et l'éviction
Quinze jours avant le dépôt de liste, en janvier 2020, Rue 89 Strasbourg puis Mediapart et Libération révèlent que Mathieu Cahn a exercé, sous pseudonyme, une activité de photographe amateur à la recherche de modèles étudiantes acceptant de poser nues. Le portrait des DNA présente cet épisode comme une « campagne de déstabilisation, très bien menée, pour affaiblir les socialistes », selon les propres mots de Cahn. L'article reproduit cette histoire, sans le questionner.
Ce que le récit passe sous silence : face aux révélations, Cahn invoquera d'abord un « complot » lié à un licenciement survenu à la Maison des associations qu'il présidait alors. Cet argumentaire s'effondre rapidement, le lien avec le licenciement s'avère fabriqué, et c'est cet aveu d'un mensonge, autant que les articles eux-mêmes, qui précipite son départ définitif de la liste.
L'article indique que Catherine Trautmann « souhaitait le maintenir en deuxième position » avant qu'il ne parte « pour protéger ses proches ». L'ordre des événements mériterait d'être davantage documenté : Trautmann, qui n'avait jamais cessé de penser qu'elle serait une meilleure tête de liste, saisit l'occasion que lui offrent les révélations. L'affaire des photos est réelle ; elle a aussi été un prétexte commode pour une éviction que d'aucuns jugaient souhaitable de longue date.
La traversée du désert, puis le come-back
La suite est mieux connue. Cahn effectue sa « désintox numérique », rejoint la mairie d'Illkirch comme directeur des ressources humaines sous les ordres d'un maire LR, Thibaud Philipps, qui lui reconnaît de vraies qualités professionnelles. En 2024, Trautmann le recontacte. Il dit ne vouloir ni la tête de liste ni « la lumière ». Il travaille en coulisse au « come-back » de l'icône socialiste, dont la campagne warholienne et les meetings au Palais des fêtes finissent par emporter la mise.
2024 : le retour du « chef réel »
Les DNA racontent un Cahn effacé, serviteur loyal d'une maire retrouvée. La réalité du rapport de forces est plus subtile.
Pour se relancer en 2024, Catherine Trautmann avait besoin d'une chose que son nom seul ne lui donnerait pas : l'appareil et les moyens du Parti socialiste du Bas-Rhin. Or cet appareil est tenu par Thierry Sother, premier secrétaire fédéral. Et Sother doit à Mathieu Cahn, son ami de longue date, à la fois sa position à la tête de la fédération et un peu de son élection comme député. C'est donc entre eux trois que les négociations se sont nouées : négociations dont la campagne warholienne et les meetings au Palais des fêtes n'ont été que la vitrine publique.
Le résultat est lisible dans l'organigramme de la nouvelle majorité. Thierry Sother préside le groupe majoritaire au Conseil municipal : le levier de contrôle de l'assemblée. Mathieu Cahn, lui, cumule la fonction de premier adjoint avec des délégations stratégiques : les finances et les grands événements, dont le marché de Noël, poumon économique et vitrine internationale de la ville.
Aujourd'hui, quand Cahn se définit comme un coordinateur destiné à « décharger la maire de la gestion du quotidien afin qu'elle puisse se consacrer à sa vision », la formule sonne comme une politesse. Qui tient les cordons de la bourse et commande à la majorité dans l'hémicycle tient, en pratique, les rênes. Entre la maire de droit et de droite et le chef de fait, les DNA n'ont pas jugé utile de trancher.
Source : portrait original publié dans les Dernières Nouvelles d'Alsace, 28 juin 2026.