Le 5e Lieu et les tourments du tourisme à Strasbourg

Ce mardi 21 juillet, Le 5e Lieu a rouvert ses portes, place du Château, en face de la cathédrale. Après six mois de travaux, l'espace culturel, bras droit de l'Office eurométropolitain de tourisme promet de nouveaux accueils, une programmation estivale et surtout une salle d'exposition permanente consacrée aux 33 communes de l'Eurométropole. Cette nouvelle salle répond à un label, obtenu en juin 2025 : celui de Pays d'Art et d'Histoire Strasbourg Rhin Eurométropole, qui étend à l'ensemble du territoire une reconnaissance jusque-là limitée à la seule ville centre. Une réouverture qui va faire l'objet d'une simple information patrimoniale alors qu'elle mérite pourtant qu'on s'y arrête un peu plus longtemps, car ce petit bâtiment de la place du Château raconte dix ans de tourments de la politique touristique strasbourgeoise.

Le 5e Lieu naît en 2018, sous Roland Ries. Le nom tiendrait à un simple décompte de façades : le bâtiment est le cinquième édifice de la place, après la cathédrale, le lycée Fustel de Coulanges, le Palais Rohan et le musée de l'Œuvre Notre-Dame. Le chantier, porté par Alain Fontanel, alors premier adjoint chargé de la culture et du patrimoine et dauphin annoncé de Ries, répond à une obligation assez mécanique : le label Ville d'Art et d'Histoire, obtenu par Strasbourg en 2014, impose la création d'un centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine. Le 5e Lieu en est la traduction, pour environ 3,4 millions d'euros, et il sera inauguré en décembre 2019.

Ce qu'on remarque moins, c'est le moment où ce chantier démarre. En l'an de grâce 2018, c'est l'année où le cabinet Deloitte remet à la Ville et à l'Eurométropole un audit accablant sur l'Office de tourisme de Strasbourg et sa région. Bénéfices en chute libre, retard numérique complet, marché de Noël exporté à New York pour 75 000 euros sans qu'un seul chalet n'y soit jamais monté, rémunération triplée du président faite d'un simple trait de plume en 2015. Pendant que la Ville se dote d'un nouvel outil culturel qu'elle maîtrise de bout en bout, son office de tourisme s'enfonce dans une gouvernance que plus personne ne contrôle.

L'étau se resserre encore un peu plus en 2019. Un second audit interne, resté un temps entre les mains de quelques élus, révèle que deux d'entre eux, Paul Meyer et Jean-Jacques Gsell, touchent une indemnité de l'office de tourisme tout en étant ceux qui négocient et votent ses subventions publiques. Le rapport parle de risque de prise illégale d'intérêts. Rue89 Strasbourg sort l'affaire en novembre, en pleine pré-campagne des municipales, celle-là même où Fontanel, l'homme du 5e Lieu, se présente comme le successeur naturel de Ries. Le procureur et le déontologue de la Ville sont saisis en février 2020, un mois avant que les électeurs ne tranchent. Fontanel perd, Jeanne Barseghian gagne.

La suite n'est pas plus glorieuse. La Chambre régionale des comptes du Grand Est, dans un rapport de 2023 portant sur les exercices 2016 à 2020, confirme les dysfonctionnements : onze rappels au droit, cinq recommandations. En juillet 2024, la Cour des comptes va plus loin et condamne Patrice Geny, directeur de l'office depuis 1994, à 1 500 euros d'amende pour avoir engagé des dépenses sans en avoir le pouvoir, dont 400 000 euros pour le marché de Noël new-yorkais et 170 000 pour l'opération Strasbourg mon amour, toutes deux en 2019. La Cour note, sobrement, que leurs retombées touristiques étaient inexistantes. Un ange passe...

Entre ces deux dates, il s'est passé autre chose que l'attente. Dès la fin 2020, la nouvelle municipalité Barseghian impose un changement de présidence à la tête de l'office. Une mission de refonte de la gouvernance touristique est lancée en septembre 2021. Joël Steffen, adjoint au maire chargé du tourisme, en devient président le 25 janvier 2022, entouré cette fois de vice-présidences ouvertes aux professionnels du secteur. En 2023, une étude pilotée par la conseillère eurométropolitaine Michèle Leckler débouche sur la décision de fusionner l'office avec le Strasbourg Convention Bureau au sein d'une société coopérative d'intérêt collectif. La fusion devient effective le 1er juillet 2024. Patrice Geny quitte ses fonctions le même mois. Trente ans de maison, une amende, et une page qui se tourne.

C'est ce nouvel office, assaini et recentré sur l'Eurométropole, qui doit s'installer d'ici fin 2027 dans les murs mêmes du 5e Lieu, aux côtés du service des Musées. La boucle est bouclée : le bâtiment né en 2019 pour incarner un label municipal accueillera demain la structure touristique que Strasbourg a mis six ans à remettre d'aplomb.

Il y a, finalement, quelque chose d'assez amusant et cruel à ce que cette réouverture tombe en 2026, sous le mandat de Catherine Trautmann, alors que le nettoyage de ce chantier touristique revient à l'équipe précédente. Barseghian n'aura pas fait que construire des autoroutes à vélo. Elle aura, aussi, sorti l'office de tourisme de Strasbourg d'une gouvernance pour le moins très particulière, qui aura tenu, en tout, une quinzaine d'années sous les mandats socialistes. Gouvernance caractérisée par des rapports d'audit, des conflits d'intérêts et des condamnations. Un bilan moins spectaculaire qu'une ligne de tram vers Kehl, mais nettement moins coûteux pour les finances publiques que le statu quo dont elle a hérité.