L'audit Trautmann : le director's cut

Dans notre article de lundi, nous avions établi que l'écart entre les 15 ans que donne le calcul légal de la capacité de désendettement de la Ville de Strasbourg, et les 21,5 ans annoncés par Catherine Trautmann le 18 septembre, tenait à deux tours de passe-passe méthodologiques. Le premier, sur la dette, était limpide : remplacer une photo par un pari, en substituant à l'encours du 1er janvier une projection de fin d'année dans un budget voté trois mois plus tôt. Le second restait une galipette non expliquée : une révision de l'épargne brute sans qu'aucun fait précis ne soit jamais venu la justifier.

Depuis, un document a changé la donne. Le rapport complet que le cabinet Deloitte a remis à la Ville, resté confidentiel depuis sa présentation du 18 septembre, circule désormais dans le microcosme politique strasbourgeois. Nous en avons eu connaissance et il donne enfin une réponse précise à la question que nous posions.

La définition maison de l'épargne brute par Deloitte

Le rapport contient son propre glossaire. Deloitte y définit l'épargne brute comme la différence entre recettes et dépenses réelles de fonctionnement, mais « retraitées des produits des cessions, de la dotation et des reprises de provisions ». Une phrase technique, presque anodine, qui change pourtant tout : ce que la loi compte, Deloitte le retire.

Le calcul officiel de la Ville, celui qui sert de base au Compte financier unique certifié, ne fait pas ce tri. Il applique la nomenclature comptable M57 telle qu'elle est écrite, sans en soustraire les éléments jugés « non récurrents ». D'un côté, une épargne brute 2025 de 37,6 millions d'euros. De l'autre, une épargne brute 2025 recalculée par Deloitte à 32,6 millions. Cinq millions d'écart, sur un exercice pourtant déjà clos. Tout ce jargon est très technique mais il faut l'évoquer pour comprendre la suite.

Le contentieux qui explique le trou

Le rapport documente donc précisément d'où vient la grande partie de cet écart. En 2022, la Ville avait constitué une provision de 9,3 millions d'euros, dite « Contentieux Cession Mercure », après qu'un promoteur immobilier eut engagé un recours contre la délibération de 2019 sur la vente des hôtels Mercure Wacken et Centre. Ce recours a été rejeté en première instance, puis en appel, puis en cassation. À chaque étape, la Ville a repris une part de sa provision, la moitié en 2025, soit 4,5 millions d'euros repassés en recette de fonctionnement.

C'est une opération parfaitement régulière. C'est aussi, par construction, une opération que la définition maison de Deloitte exclut du calcul, puisqu'elle relève justement des « reprises de provisions » écartées dans son glossaire.

Deux visions, mais pas de fraude ou de mensonges de l'ancienne majorité

Il ne s'agit donc pas d'un chiffre inventé d'un côté et d'un chiffre vrai de l'autre, il s'agit de deux définitions et prises en compte du même indicateur, appliquées à des fins différentes. La définition légale, celle de la Ville et de la Chambre régionale des comptes, mesure ce que la nomenclature comptable impose de mesurer, et c'est elle qui sert de référence au seuil d'alerte de 12 ans fixé par la loi. La définition analytique de Deloitte cherche à isoler ce qui, dans les recettes de la Ville, relève d'une activité réellement récurrente, en écartant les à-coups liés à des événements ponctuels comme l'issue d'un contentieux judiciaire.

Le problème n'est pas que Deloitte ait tort de vouloir raisonner ainsi. Le problème, c'est que personne, le 18 septembre, n'a dit ou écrit qu'on avait changé de règle du jeu légale en cours de partie. Le chiffre de 21,5 ans a été annoncé et comparé au seuil légal de 12 ans, en laissant entendre qu'il s'agissait de la même mesure. Or ce n'est pas le cas.

Ce qui ne change pas

Ça ne change rien à ce que nous écrivions lundi sur le premier tour de passe-passe, celui de la dette projetée plutôt que constatée. Mais sur celui de l'épargne brute, la question que nous posions depuis une semaine a, cette fois, une réponse. Elle ne dit pas que l'audit ment mais elle dit que Deloitte a changé de caméra sans prévenir personne, et qu'il a monté le film pour le projeter tel quel .

Reste maintenant la dernière question en suspens à laquelle je laisse chacun apporter une réponse : le choix d'une méthode qui maximise l'écart avec le seuil légal, jamais signalé comme tel au moment de l'annonce, sert-il un récit politique ou celui d'une véritable urgence héritée qu'il faut désormais corriger ?


Je profite de ce dernier article pour offrir une petite leçon de droit public à la nouvelle majorité, à l'appui de l'ensemble de ces éléments. Plaisir d'offrir, joie de recevoir.

Catherine Trautmann et la "cessation de paiement" dans sa vidéo giscardienne : non. La ville n'est pas en cessation de paiement, et rien dans les documents ne le suggère même de loin. Ce terme n'existe d'ailleurs pas pour une collectivité locale car c'est impossible.

Les élus de sa majorité et l'utilisation du terme "ville surendettée" : non. Le seul chiffre qui compte, celui qui est certifié par la préfecture, celui qu'on est allé chercher précisément pour trancher ce débat, c'est la capacité de désendettement au 31 décembre 2025. Sous le seuil légal de 12 ans. Point final. La méthode utilisée par Deloitte est une méthode d'analyse privée qui n'est pas celle utilisée pour fixer le seuil légal et la capacité de désendettement.

La seule chose vraie et sans contestation possible, c'est que la trajectoire se dégrade et que l'épargne nette 2025 est négative de justesse (-0,3 M€). C'est un signal d'alerte. Mais ce n'est pas du surendettement et encore moins une cessation de paiement.