La peste dansante de 1518 est toujours vendeuse

Il y a des faits divers qui ne meurent jamais, ils changent juste de support. Après le roman de Jean Teulé ou le "docu" d'Arte début d'année, la peste dansante de Strasbourg s'apprête à connaître sa version cinéma. Une production installée en Alsace prépare un long-métrage d'époque intitulé Dancing Plague, avec un tournage prévu début septembre 2026 entre Strasbourg et la cité médiévale de Kaysersberg, dans le Haut-Rhin. C'est le Bonbon Strasbourg qui nous fait savoir tout cela, en précisant néanmoins que le nom du réalisateur n'a pas encore filtré, ce qui n'empêche pas la production d'ouvrir déjà son casting.

Un mystère surtout entretenu par ceux qui le racontent

L'histoire est connue : à l'été 1518, plusieurs centaines de Strasbourgeois se mettent à danser sans discontinuer, jour après jour, jusqu'à l'épuisement pour certains, jusqu'à la mort pour Wikipedia, pourtant non documentée historiquement. Le Bonbon nous présente l'épisode comme un mystère toujours irrésolu en écrivant : "les historiens ne sont toujours pas d'accord". C'est inexact, ou en tout cas dépassé. La piste de l'intoxication à l'ergot de seigle, qui a longtemps circulé dans la vulgarisation, est aujourd'hui largement écartée par les spécialistes : ses symptômes, gangrène et rigidité des membres, sont incompatibles avec plusieurs jours de danse physique. Au delà de la légende, le consensus académique actuel, porté notamment par l'historien de la médecine américain John Waller dans A Time to Dance, a Time to Die (2008), penche pour une psychose collective déclenchée par un stress extrême dû à la famine, aux épidémies, à l'angoisse religieuse, et le tout amplifiée par la croyance locale en une malédiction de saint Guy agissant comme une prophétie auto-réalisatrice.

Si le "mystère non résolu" continue pourtant de circuler, c'est que l'ambiguïté est plus vendeuse que le consensus. Le roman de Jean Teulé, Entrez dans la danse (2018), comme la plupart des traitements romanesques du sujet, entretient volontiers ce flou pour le confort du récit, une explication fermée fait un moins bon roman qu'un mystère ouvert. La production de Dancing Plague avec Le Bonbon n'ont donc fait que reprendre une ambiguïté littéraire, pas un état réel du débat scientifique.

Un CDD de figuration pour rejouer l'agonie de ses ancêtres

La production, nous fait toujours savoir le Bonbon, recherche des figurants, hommes et femmes, dès 16 ans, à condition d'être domicilié fiscalement en région Grand Est. Chaque figurant retenu pourra être appelé pour une ou plusieurs journées de tournage, rémunérées 108,33 euros brut, convention figuration cinéma oblige. Le projet bénéficie du soutien du Bureau des images Grand Est, la structure régionale chargée d'attirer les tournages sur le territoire.

Il y a quelque chose d'assez savoureux à voir la région financer, cinq siècles après les faits, le recrutement rémunéré de figurants venus mimer une transe collective qui, à l'époque, avait été considéré comme dramatique. En 1518, les autorités strasbourgeoises avaient fini par faire venir des musiciens, pensant qu'il fallait épuiser le mal par la danse plutôt que l'interdire. En 2026, la méthode a changé de forme mais l'idée reste la même : occuper le vide avec du spectacle, et cette fois-ci, avec une facture réglée en partie par le Bureau des images de la Région.

Reste à savoir si Kaysersberg, village médiéval qui vit toute l'année de son décor de carte postale, saura se transformer en théâtre d'une "épidémie" collective à Strasbourg. Vu son sens de la mise en scène habituel, on ne se fait pas trop de souci.


Sources : Britannica, Dancing plague of 1518British Psychological Society, Dancing plagues and mass hysteria