Ce dimanche matin, 4 octobre 2026, Strasbourg a viré au rose pour la Strasbourgeoise. Cinq kilomètres de course à pied avec le ruban rose épinglé au revers et des milliers de femmes qui courent pour une maman, une amie, une collègue, pour elles-mêmes... Cette mobilisation est magnifique et l'engouement populaire croissant à chaque édition est très émouvant. Cet article ne vise donc pas la course et ses participantes, mais tout ce qu'Octobre Rose laisse en dehors de la lutte contre le cancer.
Les chiffres
Commençons par une bonne nouvelle qui est rarement rappelée en octobre : pour l'ensemble des femmes, le cancer du sein progresse désormais lentement. Son incidence augmente d'environ 0,3 % par an depuis 2010 et la mortalité recule avec près de neuf malades sur dix qui sont en vie cinq ans après le diagnostic.
La mauvaise nouvelle est dans les tranches d'âge, on le sait bien. Une étude française publiée en 2025 dans la revue The Breast, fondée sur les registres des cancers, montre qu'entre 1990 et 2023 l'incidence est passée de 16 à 26 cas pour 100 000 femmes à 30 ans, soit une hausse de 63 % ! À 40 ans, cette incidence a grimpé d'un tiers. Même si le nombre de malades reste faible, la tendance, elle, est régulière, et, surtout, elle dure depuis trente ans.
Le dépistage ?
Le cœur d'Octobre Rose, c'est le dépistage, sauf que celui-ci est déployé en France pour les femmes de 50 à 74 ans. Chez les trentenaires et quadragénaires, les femmes chez qui la maladie progresse, il n'est pas organisé. La campagne du mois d'octobre et ses événements parlent donc surtout à la population où le risque augmente le moins.
Et même là, le message passe mal car selon la Cour des comptes, moins de la moitié des femmes concernées se font dépister, et, même, la participation recule. Alors, faut-il abaisser l'âge du dépistage ? Pour les médecins et spécialistes, la réponse n'a rien d'évident puisqu'avant 50 ans, la mammographie voit moins bien et se trompe souvent. Les chercheurs misent plutôt sur un dépistage adapté au risque de chacune, encore à l'étude. Autrement dit, pour les femmes jeunes, il n'existe pas aujourd'hui de geste médical simple à promouvoir tout en courant.
Les causes : les grandes absentes
Mais venons-en à mon propos du jour, à savoir que le phénomène observé d'incidence dépasse le seul cancer du sein. Chez les 15-39 ans, Santé publique France a recensé six cancers en hausse régulière depuis vingt ans : sein, côlon-rectum, rein, lymphome de Hodgkin, glioblastome, liposarcome. Par honnêteté, il faut ajouter que l'ensemble des cancers des jeunes adultes a légèrement reculé depuis 2015, porté notamment par la baisse des mélanomes. Le tableau est donc contrasté mais il n'en appelle pas moins une question simple : pourquoi ?
Une partie de la réponse, pour les femmes, est connue et elle est documentée scientifiquement : maternités plus tardives, alcool, surpoids, sédentarité... L'alcool serait à lui seul associé à quelque 8 000 cancers du sein par an en France. Les autres causes relèvent encore de l'hypothèse scientifique qu'il faut valider : alimentation ultra-transformée, perturbateurs endocriniens, expositions précoces à des agents chimiques dans l'enfance. C'est tout à fait plausible, c'est souvent évoqué et pour valider tout cela, il faut chercher et trouver. Sauf que pour chercher, il faut financer.
L'argent ?
Depuis 2010, la Strasbourgeoise a reversé plus de 650 000 euros à l'Institut de cancérologie Strasbourg Europe, pour la recherche et l'accompagnement des malades, soit une quarantaine de milliers d'euros par an en moyenne. C'est très utile, c'est concret, mais on est là dans le symbolique.
Sur le plan médical, la prise en charge du cancer du sein a coûté près de 4,7 milliards d'euros à l'Assurance maladie en 2023, contre 2,8 milliards huit ans plus tôt. L'Institut national du cancer a certes vu sa subvention de fonctionnement passer de 32 à près de 42 millions d'euros en 2026, mais une partie de cette hausse relève d'un simple jeu d'écritures entre lignes budgétaires, le Sénat (!) décrit lui même un institut en difficulté pour financer ses projets, et le programme dont dépend sa subvention doit baisser de plus de 6 % en 2027.
Du côté des causes connues, la volonté de l'Etat pour préserver la santé des françaises n'est donc guère visible. Pour rappel, en novembre 2019, Santé publique France préparait le premier Dry January français. Le 14 novembre, Emmanuel Macron déjeunait en Champagne avec les représentants de la filière viticole et quelques jours plus tard, l'agence décidait de renoncer à accompagner l'initiative de santé publique. Depuis cette date, le défi de janvier se tient chaque année, porté par des associations, des mutuelles, des villes et la Ligue contre le cancer mais sans l'État. On ne va surtout pas se fâcher avec la filière viticole pour quelques milliers de cancers par an. Il en va pareil pour la réintroduction des pesticides dans la loi depuis l'été dernier et des études scientifiques qui expliquent leur dangerosité pour la santé des Français. On pourrait en tirer comme conclusion que l'Etat se plie bien trop souvent aux volontés de l'Industrie et des lobbys plutôt qu'à celle du principe de précaution pour la santé de nos concitoyens que nous ne serions certainement pas loin de la vérité.
L'Etat pourrait faire des économies
Il y a pourtant dans tout cela une évidence comptable pour l'Etat "en cessation de paiements" (son point commun avec la ville de Madame Trautmann) qui devrait sauter aux yeux. Chaque cancer évité, c'est d'abord de la souffrance en moins mais c'est aussi des dépenses en moins pour la Sécurité sociale qui cherche des économies partout, sauf, semble-t-il, là où elles peuvent se faire réellement et facilement. Documenter les causes, cibler le dépistage des jeunes femmes à risque, agir sur l'alcool et l'alimentation, chercher et éradiquer dans les causes environnementales les risques : rien de cela n'est pourtant très compliqué à mettre en place et, in fine, finira par coûter moins cher aux finances publiques que la prise en charge des maladies.
Ce matin, les Strasbourgeoises en baskets ont pris leur part à la lutte contre le cancer. L'État, lui, n'est toujours pas sur la ligne de départ.