Ce lundi 5 octobre, deux portes s'ouvrent pour le mouvement des lycéens. La première est numérique avec la plateforme de concertation promise par le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray. Elle est désormais ouverte à tous les élèves qui souhaitent dire ce qui ne va pas dans leur lycée, et j'espère que les lycéens ne se priveront pas de témoigner. La seconde porte qui s'ouvre ce lundi sur les lycéens donne sur les tribunaux. A Strasbourg, par exemple, des jeunes sont jugés en comparution immédiate pour des projectiles lancés vendredi boulevard de la Victoire. Partout en France, les audiences se succèdent pour juger, très souvent, des enfants (puisqu'en dessous de 18 ans, c'est le terme juridique adéquat). Au delà des violences et dégradations jugés par les tribunaux, il y a des chiffres, sur la dernière semaine, qui sont proprement hallucinants.
La main tendue
Pour le Ministère de l'Éducation, il n'y a pas lieu à grosse polémique car dès le mercredi 30 septembre, il annonçait l'ouverture de sa plateforme. Vendredi dernier, il recevait syndicats, associations lycéennes et parents d'élèves. Et force est de constater que les revendications, il les connaît, vu qu'elles tiennent en une ligne : remplacement des professeurs, classes moins chargées, bâtiments qui ne tombent pas en ruines.
Le problème dans ce mouvement "social", c'est que la main tendue de l'Education n'est pas la seule main d'un gouvernement, qui en a une deuxième. Et l'autre main, la semaine passée, elle tenait une matraque, et là aussi, force est de constater que c'est elle qui a le plus travaillé.
La semaine du record
Dès le lundi 28 septembre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a donné le ton en disant que ces blocages, selon lui, relèvaient davantage des violences urbaines que de la contestation. Le ton était donné et la suite fut à la hauteur avec un crescendo dans les interpellations. De 164 le lundi 28 septembre pour culminer à 1 949 le jeudi 1er octobre, et encore 1 747 le vendredi 2 octobre. En tout, il y a eu plus de 5 000 interpellations en cinq jours.
Afin de mesurer ce que représentent 1 949 interpellations en une journée, il faut remonter, pour comparer, au 8 décembre 2018, acte 4 des gilets jaunes, considéré "historiquement" comme le jour le plus chargé d'un mouvement social en France. Ce jour là, le gouvernement assumait alors ouvertement qu'il fallait rétablir l'ordre et cela s'était traduit par 1 723 interpellations sur la journée. La répression des lycéens de 2026 a donc fait "mieux", du côté de la police et de leurs cousins, les CRS. Un bien beau record pour notre pays !
La suite est aussi un grand classique français, avec d'un côté des enquêtes ouvertes par l'IGPN après des blessures de lycéens lors de blocages. D'un autre côté, l'AFP et des médias qui rapportent des violences constatées, sans véritable justification. À titre d'exemple, des coups de bouclier portés sur des élèves et sur des journalistes, des rapports de force disproportionnés comme à Strasbourg, devant le lycée Marie-Curie, ou 200 jeunes faisaient face à 300 policiers, ou encore devant Kléber, ou les étudiants venus en soutien parlent de trois heures de gaz lacrymogène en continu.
15 ans !
Reste la question habituelle : qui a-t-on arrêté ? Le discours officiel a une réponse toute prête, celle de tous les mouvements lycéens depuis trente ans, et que l'on a déjà abordé ici : "L'Etat écoute les lycéens mais interpelle les casseurs, les éléments extérieurs." Un grand classique que l'on a entendu entonné en chœur par le Ministre de l'Intérieur, les élus de droite comme la maire de Strasbourg ou le Président de Région et, bien entendu, le préfet du Bas-Rhin.
Discours habituel contredit par les chiffres de la Chancellerie qui disent autre chose. Sur les quelque 2 000 personnes placées en garde à vue depuis le début du mouvement, 90 % sont mineures et c'est le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, qui l'a annoncé. À Mulhouse, le parquet a compté 79 gardes à vue entre le 28 septembre et le 3 octobre, dont 70 mineurs. À Strasbourg, huit jeunes de 14 à 16 ans ont été présentés ce week-end au juge des enfants. À Mulhouse toujours, un mineur a été placé sous contrôle judiciaire avec obligation de résider hors du département, et le parquet a requis la détention provisoire d'un autre.
Les fameux "éléments extérieurs" ont donc 15 ans de moyenne d'âge, un sac sur le dos et une carte de lycéen dans la poche !
Dans ce pays, on cogne en convoquant Max Weber
À destination du choeur des indignés qui ne manqueront pas de m'envoyer des messages, je précise qu'on peut entendre l'argument de l'ordre public. Il y a eu des incendies, des tirs de mortiers, des proviseurs molestés, des policiers blessés et personne ne demande qu'on regarde tranquillement brûler le hall d'entrée du lycée Couffignal. Mais la réponse de l'État dans ce mouvement a pris une ampleur qui doit tous nous interroger car elle s'est abattue sur des adolescents et des étudiants avec une brutalité rarement vue. Et cette violence excessive, dans une démocratie qui se pique d'être un État de Droit exemplaire, doit toujours être dénoncée. Le sociologue Max Weber, souvent convoqué à tort par les pseudos intellectuels de la politique pour justifier l'utilisation de la violence légitime par l'État et des dérives répressives de la République, n'avait pas écrit autre chose dans le Savant et le Politique. Légitime n'a jamais signifié "juste", sauf chez quelques décérébrés un peu psychopathes.
L'Éducation nationale a donc ouvert aujourd'hui sa plateforme de dialogue mais l'Intérieur, lui, a déjà ouvert en grand la répression avec une célérité rare. Demain, mardi 6 octobre, une nouvelle journée de mobilisation est annoncée et on verra vite lequel des deux ministères va s'occuper le plus des lycéens.