Henri Maler est mort, samedi, à 79 ans. Professeur de philosophie, puis maître de conférences en science politique à Paris-8, il avait consacré sa thèse à Marx et fondé l'association Acrimed (Action Critique Médias) en 1996, dans le sillage des grèves de l'hiver 1995. Le premier manifeste de l'association dénonçait l'appropriation des grands médias par les puissances financières. Trente ans plus tard, sa dénonciation n'a pas pris une ride et, à Strasbourg, elle a même une adresse : rue de la Nuée Bleue.
La superstructure
Dans l'Histoire des idées, Marx distinguait l'infrastructure, c'est-à-dire les rapports économiques, et la superstructure, les idées, le droit, la culture, l'information, qui sont au dessus. Aujourd'hui, dans le marasme intellectuel de notre époque, on peut trouver cette grille incompréhensible et datée. Mais on peut quand même essayer de la poser sur la presse alsacienne et voir ce qu'elle donne.
Si, par un pur hasard, vous posez votre regard sur les Dernières Nouvelles d'Alsace et L'Alsace, vous constaterez qu'ils appartiennent au groupe Ebra, premier groupe de presse quotidienne régionale de France : neuf titres qui vont du Dauphiné Libéré au Républicain Lorrain avec plus de 1 400 journalistes employés. Ebra a un actionnaire unique depuis 2010 qui est le Crédit Mutuel Alliance Fédérale et cette banque compte en Alsace près des deux tiers des habitants parmi ses clients et sociétaires. Autrement dit, clairement : une bonne partie des lecteurs des DNA lisent chaque matin le journal de leur banquier.
Une superstructure déficitaire
A l'heure du digital et des réseaux sociaux, le modèle économique de la presse n'est pas florissant. En 2025, l'activité presse du groupe affichait un résultat de -35 millions d'euros, contre -23 millions un an plus tôt, pour un chiffre d'affaires stable de 479 millions. Conséquence de ces pertes : en juin, Ebra a annoncé un plan de départs volontaires visant jusqu'à 400 postes. Le président du Crédit Mutuel, Daniel Baal, a pourtant réaffirmé au printemps, à Strasbourg, l'engagement fort et pérenne de la banque à côté de son groupe de presse. Sauf qu'on ne garde pas neuf quotidiens déficitaires par pure philanthropie, on les garde parce qu'ils servent à quelque chose.
Le silence comme indicateur
Pour que les choses soient claires : cet article n'a pas vocation d'accuser les journalistes de quoi que ce soit. Ceux des DNA sont les premiers exposés au plan social, et la critique des médias pour Acrimed vise les structures, pas les "petites mains". Mais il est évident que les structures laissent des traces.
Pour rappel, le 18 juin dernier, plus d'un millier de personnes ont défilé à Paris contre les plans sociaux, la concentration des médias et la mainmise de grandes fortunes sur la presse. L'AFP en a fait une dépêche, reprise par Le Monde, Télérama ou Sud-Ouest. Selon le Syndicat national des journalistes, les lecteurs des titres Ebra, DNA et L'Alsace compris, n'en ont rien su : pas une ligne sur les sites, pas une brève dans les pages France. Le SNJ a posé la question d'une ingérence de l'actionnaire. Sauf que personne n'a besoin d'ingérence quand on sait où on travaille. Marx appelait ça la détermination en dernière instance et dans les rédactions, on appelle ça le sens des priorités.
Une banque dans sa ville
Car le Crédit Mutuel ne s'arrête pas aux rotatives, on a déjà évoqué ici la friche Heppner où s'est installée, cet été, la Manufakture Krimmeri. Le terrain est la propriété du Crédit Mutuel Aménagement foncier. On a aussi évoqué ici le prix littéraire Strasbourg Espoir, qui a couronné puis découronné Thélyson Orélien en septembre et qui porte le nom du CIC, filiale du groupe. Le quotidien régional qui couvre l'urbanisme et la culture locale appartient aussi à l'un des principaux acteurs de l'urbanisme et de la culture locale. Ce n'est pas un scandale, c'est que les marxistes appellent une infrastructure.
Il reste encore à démolir
Henri Maler n'était pas un moraliste, loin de là. Il en faisait même le reproche à des étudiants qu'il croisait et avec qui il sympathisait. J'en atteste. Il ne demandait donc pas aux journalistes d'être purs, il demandait simplement qu'on regarde qui possède et pourquoi ? Cette question n'a rien perdu de son actualité, et elle se pose à Strasbourg, comme ailleurs, avec une acuité renouvelée.
Marx l'écrivait déjà en 1859 : ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est leur existence sociale qui détermine leur conscience. Il faudra donc continuer le boulot de Maler, ne serait-ce que pour la conscience des hommes. Ce qui est toujours, aujourd'hui, un vaste chantier.