"Hamas au 2e étage" : la Justice prend son temps

De nouveaux tags ont été découverts cette semaine place Saint-Thomas, dans le quartier de la Petite France. Sur la porte d'un immeuble et sur la vitrine d'une bijouterie installée juste en dessous, on peut lire, peint en bleu : « Hamas au 2e étage ». La cible ne fait guère de mystère : des locataires qui ont accroché un drapeau palestinien à leur fenêtre. « C'est encore un acte haineux. C'est la cinquième fois depuis le début de l'année », s'agace un voisin auprès des DNA. La gérante de la bijouterie confirme avoir dû faire repeindre sa façade quatre fois depuis janvier à cause de tags similaires. Sa vitrine, cette fois épargnée, a simplement été nettoyée.

Le gérant du restaurant voisin résume la situation d'une phrase qui a le mérite de la simplicité : « Ils ne font rien de mal. Chacun fait ce qu'il veut à sa fenêtre. » D'autres riverains, eux, penchent plutôt pour la solution de la reddition : il suffirait de retirer le drapeau pour que la paix revienne dans le quartier.

Ce n'est ni la première fois, ni un cas isolé

Ramenée à la seule adresse de la Petite France, l'histoire pourrait sembler un différend de voisinage qui dégénère. Elle s'inscrit en réalité dans une série strasbourgeoise déjà longue. Fin juin, une façade de la rue Wimpheling, près de l'Orangerie, avait été taguée « Hamas, 4e étage », avec une flèche pointant vers la lucarne où était accroché un drapeau palestinien. Une riveraine y voyait alors un écho direct aux heures les plus sombres du siècle dernier : « Ça rappelle les temps, durant la Seconde Guerre mondiale, où on marquait les immeubles où il y avait des juifs », regrettant la confusion entretenue entre la Palestine, État reconnu par la France, et le Hamas.

En octobre 2025, un immeuble de la rue de Berne, à la Krutenau, avait été tagué de messages comparant les responsables du Hamas à des nazis. En septembre 2025, boulevard de la Victoire, à la Neustadt, un immeuble abritant des militants pro-palestiniens avait d'abord reçu des inscriptions insultantes (« Fuck Palestine », « Bureau du HamaSS »), avant que la porte d'entrée ne soit défoncée deux jours plus tard, en plein jour. Les résidents avaient porté plainte, une enquête avait été ouverte et les enregistrements de vidéosurveillance du secteur saisis. Interrogé à l'époque, le président du Consistoire israélite de Strasbourg, Maurice Dahan, avait relativisé l'affaire, jugeant lui aussi problématique qu'un drapeau palestinien flotte pendant des mois près d'une synagogue, dans un quartier à forte population juive, une manière de justifier ces actions et qui avait suscité son lot de critiques.

L'été précédent, en juillet 2025, un immeuble de la rue Oberlin, dans le quartier des Contades, avait connu le même scénario : des colocataires avaient accroché un drapeau palestinien à leur balcon, avant que la porte de leur immeuble ne vole en éclats quelques jours plus tard. Là aussi, plainte avait été déposée. Au total, ce sont donc au moins cinq adresses distinctes qui ont été visées à Strasbourg entre l'été 2025 et l'été 2026, avec, presque systématiquement, la même mécanique : un tag identifiant précisément l'étage visé, une flèche pointant vers la fenêtre ou le balcon incriminé, et un vocabulaire qui assimile purement et simplement soutien à la Palestine et appartenance au Hamas.

Des actes qui dépassent largement l'Alsace

Ce mode opératoire, très reconnaissable, ne s'arrête pas aux portes de Strasbourg. En mai 2025, dans le quartier parisien de la Bastille, une locataire prénommée Laetitia avait découvert dans la cage d'escalier de son immeuble les mots « Hamas au 3e étage » et « Bureau du Hamass, 3e étage », peints en bleu, accompagnés d'un autocollant représentant un keffieh maculé de sang avec l'inscription « Terroriste violeur ». Là encore, un drapeau palestinien flottait à sa fenêtre. Là encore, une plainte avait été déposée. Le propriétaire de l'immeuble, lui, avait surtout expliqué qu'il faudrait qu'elle paie la remise en état.

Une enquête publiée par StreetPress a permis d'identifier une partie de ce qui se cache derrière cette répétition de gestes identiques dans des villes différentes. Le média y documente les agissements d'un compte se faisant appeler « Tous résistants », qui revendique une partie de ces actions : un homme masqué s'y filme en train d'arracher, voire de brûler, des drapeaux palestiniens accrochés à des fenêtres, sur fond de slogans comme « Merci Israël », « Fuck Gaza » ou « ONU = Hamas ». Le même compte, via une autre vitrine baptisée « Free France », vend en ligne des autocollants et des bombes de peinture aux couleurs tricolores, et encourage explicitement ses abonnés à reproduire ces actions chez eux. Il se présente comme « pas fasciste, juste français », une formule que dément en partie StreetPress, qui relève que ses fondateurs relaient par ailleurs des contenus identitaires d'extrême droite sur les réseaux sociaux. Un couple cité dans l'enquête raconte avoir comptabilisé sept tags depuis qu'il a installé un drapeau palestinien à sa fenêtre, à l'automne 2024.

Le droit d'afficher, la difficulté d'être entendu par la Justice

Un rappel s'impose, et on ne devrait pas avoir à le faire : aucune loi n'interdit à un particulier d'accrocher un drapeau, palestinien ou autre, à sa propre fenêtre. Ce que l'État a restreint, c'est le pavoisement des bâtiments publics, pas les fenêtres des citoyens. Afficher un soutien politique chez soi relève de la liberté d'expression, un principe qui n'a, en théorie, rien de négociable.

Ce que disent les cas strasbourgeois comme parisien, en revanche, ce sont des dégradations, des intimidations, parfois des violences (portes défoncées, vitrines visées... ), qui devraient à ce titre relever d'une réponse pénale claire et nette. Des plaintes ont été déposées, à Strasbourg comme ailleurs et des enquêtes ont, sur le papier, été ouvertes. Mais StreetPress relève qu'au moins trois plaignants n'ont, à ce jour, aucune nouvelle de l'avancée des investigations, l'un d'eux étant toujours sans réponse depuis janvier pour des faits remontant à décembre 2024. Rien, dans les sources d'informations disponibles, ne permet de dire qu'un des auteurs de ces tags a été identifié, poursuivi ou condamné.

En 2026, en France, des locataires ou propiétaires accrochent un drapeau à leur fenêtre et ils reçoivent, en retour, un étage taggé, une porte cassée ou une plainte qui dort dans un tiroir. Tout ceci n'est ni normal, ni acceptable.