Esplanade : Y avait-t-il un pilote dans le cabinet Barseghian ?

Six ans sans directeur de communication à la mairie de Strasbourg sous le mandat Barseghian, tout le monde s'en est fait la remarque un jour ou l'autre. On a un peu moins parlé de l'autre absence, encore plus coûteuse : celle de quelqu'un, à la direction de cabinet ou au service juridique, capable de relire deux délibérations avant de les faire voter à six semaines d'intervalle par deux assemblées différentes. C'est justement ce qui s'est joué à l'Esplanade entre décembre 2025 et octobre 2026 et qui ressemble donc moins à un problème d'image qu'à un problème de méthode.

Reprenons dans l'ordre, celui des textes juridiques plutôt que celui des communiqués politiques.

Le 19 décembre 2025, le Conseil de l'Eurométropole vote la délibération E-2025-1206, qui étend au cœur de quartier de l'Esplanade le droit de préemption urbain renforcé. L'outil n'a rien d'exotique, il existe depuis 2016 sur le secteur sauvegardé, depuis 2019 sur le patrimoine remarquable, depuis 2021 sur dix copropriétés dégradées suivies dans le cadre d'une OPAH. Mais sa définition légale est sans ambiguïté : le DPU renforcé sert précisément à préempter « des lots de copropriétés situés dans des immeubles de plus de 10 ans », c'est-à-dire l'appartement d'un particulier, pas seulement l'immeuble entier. La délibération elle-même le dit, il permet d'« étendre le champ d'action de cet outil aux lots de copropriété du secteur non soumis au droit de préemption urbain simple ». Le motif avancé, lui, est purement économique : « maintien de l'attractivité économique », « renouvellement de la ville », amener « de nouveaux commerces et services ». Aucune ligne, en revanche, sur ce que deviendrait un appartement effectivement préempté. Pas de délai, pas d'obligation de rétrocession, pas de destination définie. Une compétence de l'Eurométropole, votée sans qu'on explique très précisément aux 13 000 habitants du quartier que le texte les concerne, eux et leur bien, pas seulement le centre commercial vieillissant du coin qui ressemble à une cour des miracles.

Réaction prévisible des élus de droite sur le canton : le 28 décembre 2025, un communiqué de Nicolas Matt et Anne Reymann, conseillers d'Alsace du secteur, dénonce un vote passé « dans l'opacité la plus totale », un périmètre qui déborde largement du commercial pour toucher « plusieurs centaines d'habitants », et l'absence totale de concertation avec l'Asere ou les copropriétaires. Ils rappellent au passage que la cour d'appel de Nancy avait annulé quelques mois plus tôt une préemption strasbourgeoise, celle de l'ancien Suma, précisément faute d'un projet précis. L'argument n'a rien d'un délire complotiste, il colle au texte : la délibération de décembre ne contient effectivement aucun projet précis pour les lots résidentiels, contrairement à ce qu'elle prévoit scrupuleusement pour le commerce.

Six semaines plus tard, le 2 février 2026, changement de décor : c'est cette fois le Conseil municipal, une autre assemblée, une autre base légale, qui vote l'extension proprement dite du périmètre de préemption commerciale et artisanale (délibération V-2025-1123). Ce texte-là est net : fonds de commerce, baux, terrains commerciaux de 300 à 1 000 m², obligation de rétrocéder à une entreprise sous deux à trois ans en cas de préemption. Rien à voir avec les appartements. Mais la séance tourne au procès. Syamak Agha Babaei accuse l'opposition d'avoir fait croire aux gens « qu'on allait les empêcher de vendre leurs appartements et que les chars de Moscou étaient de retour ». Anne-Pernelle Richardot demande quelles garanties existent pour le boucher qui vient d'investir 100 000 € dans son commerce. Pierre Jakubowicz dénonce des outils sans cap politique. Rebecca Breitman parle d'illusion. Le texte finit par passer, 45 voix contre 13 abstentions, mais la majorité aura passé la séance à démentir une peur qu'elle avait elle-même, six semaines plus tôt et dans une autre enceinte, rendue juridiquement fondée.

C'est là que la métaphore des « chars de Moscou » devient gênant pour ceux qui l'ont brandi. Ce n'était pas une fable montée de toutes pièces par une opposition en mal de sensations fortes. C'était la lecture, correcte, d'un texte que la majorité avait fait voter ailleurs sans prendre la peine de l'articuler publiquement avec celui qu'elle s'apprêtait à défendre. Un cabinet un minimum coordonné aurait, au choix, calé les deux votes la même semaine avec une explication commune, ou inscrit dans la délibération de décembre 2025 les mêmes garde-fous que celle de février 2026. Personne ne l'a fait. On a laissé Matt et Reymann découvrir le trou dans la raquette, et on les a traités de complotistes pour l'avoir signalé.

La suite est connue : en juin 2026, sous la nouvelle municipalité Trautmann, l'adjoint Hervé Moritz confirme l'intention d'abroger le DPUR renforcé à l'Esplanade, la délibération d'abrogation étant attendue au Conseil de l'Eurométropole du 9 octobre 2026. Le communiqué de la nouvelle majorité évoque pudiquement un dispositif ayant « suscité de nombreuses interrogations et une forte incompréhension parmi les habitants ». Traduction : personne n'avait pris le temps d'expliquer avant de voter, alors on retire le texte.

Six ans sans communicant, tout le monde le savait déjà. Six ans sans que personne, à la direction de cabinet ou au service juridique de la Ville ou de l'Eurométropole, ne songe à lire deux délibérations l'une à côté de l'autre avant les votes, ce sera une découverte pour beaucoup. Et ce coup-ci, difficile d'incriminer l'absence de directeur de la communication.