Il faut commencer par un fait que l'Alsace n'oublie pas : Alfred Dreyfus est né à Mulhouse, le 9 octobre 1859, dans une famille de la bourgeoisie industrielle du textile. C'est un enfant de cette région, déchirée par l'annexion allemande de 1871, qui devint le symbole du plus grand scandale judiciaire de la Troisième République. Ce détail biographique n'est pas anecdotique : il rappelle que derrière le symbole national il y eut un homme, une famille, un territoire, et une histoire précise, celle-là même que l'on risque aujourd'hui de dissoudre dans l'usage politique de sa mémoire.
Le 12 juillet 2026, le président de la République a présidé la première journée nationale de commémoration de la reconnaissance de l'innocence du capitaine, cent vingt ans jour pour jour après l'arrêt de la Cour de cassation du 12 juillet 1906. Il y a appelé à une « vigilance de tous les instants » contre « le retour de l'odieux antisémitisme ». Le contexte est réel et grave : 1 320 actes antisémites recensés en 2025, un niveau parmi les plus élevés jamais atteints. Rappeler Dreyfus dans un tel moment est légitime. Et pourtant, une réserve devrait être posée, non sur la commémoration, mais sur ce qu'on lui fait dire.
Une histoire, d'abord
Rappelons les faits, parce que ce sont eux qui obligent. En septembre 1894, la découverte d'un document livré à l'attaché militaire allemand (le « bordereau ») conduit, sur la foi d'une expertise d'écriture contestable et d'un préjugé, à l'arrestation de Dreyfus le 15 octobre. Condamné à huis clos le 22 décembre sur un « dossier secret » communiqué illégalement aux juges, il est dégradé publiquement le 5 janvier 1895 puis déporté à l'île du Diable. En 1896, le colonel Picquart identifie le vrai coupable, Esterhazy ; l'état-major préfère fabriquer un faux (le « faux Henry ») plutôt que d'avouer son erreur. Le 13 janvier 1898, Zola publie « J'accuse…! ». Il faudra huit ans encore, un second procès inique à Rennes en 1899 et une grâce, avant la réhabilitation pleine de 1906.
Ce que cette histoire enseigne est d'une précision absolue. L'injustice ne fut pas d'abord le produit d'une haine, mais d'une institution qui plaça son honneur au-dessus de la vérité. L'antisémitisme fournit le terrain : celui de la presse de Drumont, des ligues, d'une partie de l'armée, mais le crime fut d'abord un mécanisme : celui d'un appareil qui se protège. Voilà la leçon dreyfusarde, et elle n'est pas commode, car elle ne désigne pas un camp : elle désigne une tentation, celle de sacrifier un individu à une raison supérieure.
Le retournement de l'accusation
Or c'est précisément cette leçon que la commémoration risque de trahir dès qu'on la convoque contre un adversaire. Le discours du 12 juillet ne nommait personne. Mais chacun a cru y reconnaître sa cible. Les uns y ont lu une pique adressée au Rassemblement national, au nom de sa généalogie d'extrême droite et de l'héritage antidreyfusard. Les autres y ont vu viser La France insoumise, au nom de ses positions sur le conflit au Proche-Orient et de polémiques récentes. Que le même discours puisse être lu, avec une égale conviction, comme désignant deux partis opposés devrait nous alerter : un texte qui ne nomme personne devient un miroir où chacun projette l'ennemi qu'il tient déjà pour coupable.
C'est là le fait politique le plus frappant de notre époque, et il aurait stupéfié les contemporains de 1900. À l'époque, les lignes étaient nettes : l'antisémitisme organisé était à droite et à l'extrême droite, les dreyfusards se recrutaient surtout à gauche et chez les républicains. Aujourd'hui, l'accusation d'antisémitisme circule dans les deux sens : la droite l'impute à une gauche jugée complaisante, la gauche l'impute à une extrême droite dont elle conteste la mue. L'accusation est devenue une arme que les camps se renvoient et c'est justement quand une accusation devient une arme qu'elle cesse d'être un instrument de connaissance.
Une morale qui n'est pas historique
Je ne prétends pas que ces débats soient sans objet. L'histoire de l'antisémitisme de gauche est un champ savant sérieux : des historiens comme Michel Dreyfus ou Robert Wistrich ont montré qu'une variante socialiste et anticapitaliste de l'antisémitisme : « le juif = l'argent » de Toussenel, de Proudhon, du jeune Marx, a précédé, dès les années 1840, la forme raciale et nationaliste de la fin du siècle. De l'autre côté, la généalogie d'extrême droite du nationalisme antisémite, de Drumont à Maurras, est un fait établi. Ces histoires existent, elles méritent d'être connues, et aucun camp n'en sort indemne.
Mais c'est exactement pourquoi il faut se garder de les trancher par décret commémoratif. Dire « ce parti est antisémite » n'est pas un fait que l'histoire livre tout fait : c'est une conclusion morale et politique que chaque citoyen doit tirer, en conscience, à partir de dossiers qui n'ont ni la même nature ni la même temporalité : une origine dont on débat de la clôture d'un côté, des actes récents dont on débat de la signification de l'autre. Les mettre sur le même plan, ou en désigner un sous le couvert d'un symbole sacré, ce n'est pas faire de l'histoire : c'est se servir de l'histoire.
La morale que l'on plaque ainsi sur le présent n'est pas historique. Elle est rétrospective et confortable : elle permet de se ranger sans risque du côté de Dreyfus (qui, aujourd'hui, oserait s'en dire l'adversaire ?) tout en désignant l'ennemi du jour. Se rêver en Zola en pointant l'état-major d'en face coûte moins cher que d'interroger ses propres complaisances.
Vigilance, oui. Mais laquelle ?
L'affaire Dreyfus mérite mieux qu'un usage tactique. Sa vraie leçon n'est pas « nous sommes les justes, ils sont les coupables ». Elle est une grille de vigilance qui vaut pour tous : surveiller les moments où une institution préfère se protéger plutôt qu'avouer une erreur ; où l'on demande à un individu ou à un groupe de payer pour une émotion collective ; où deux camps cessent de partager les mêmes faits ; où le préjugé redevient exprimé. Cette vigilance-là ne désigne pas un adversaire : elle nous oblige, tout un chacun.
Commémorons Dreyfus, donc. Nommons l'antisémitisme, qui progresse réellement et menace des concitoyens. Mais gardons-nous de faire du capitaine de Mulhouse un porte-drapeau contre l'ennemi du moment. Car le jour où la mémoire d'une victime de l'instrumentalisation devient elle-même un instrument, c'est la leçon même de l'affaire que nous trahissons. Dreyfus fut sacrifié à une raison supérieure. Ne le sacrifions pas une nouvelle fois à nos raisons partisanes.