Depuis 1949, Strasbourg porte le titre de capitale européenne. Conseil de l'Europe, Cour européenne des droits de l'homme, Parlement européen : la ville s'enorgueillit de cette vitrine institutionnelle. Mais qu'en pensent réellement ceux qui n'en tirent aucun bénéfice visible ? C'est la question qu'avait posée, sans filtre, le géographe américain John Western dans son livre méconnu Cosmopolitan Europe: A Strasbourg Self-Portrait (Ashgate, 2012, préfacé par le sociologue Loïc Wacquant). Pendant plus d'une décennie, cet universitaire de Syracuse a vécu par intermittence à Strasbourg et a interrogé 160 habitants de tous horizons pour dresser un "autoportrait" de la ville.
Dans le chapitre 4, consacré aux "eurocrates" et à leurs hôtes, Western posait à chacun de ses interviewés la même question : l'arrivée des institutions européennes a-t-elle profité à la ville ? En excluant les 18 fonctionnaires européens interrogés (par définition juges et parties), le décompte donnait : 85 réponses franchement positives, 7 positives mais mesurées, 32 indécises, et 13 négatives. Un satisfecit en apparence large (deux tiers d'opinions favorables), mais qui masquait une Strasbourg à deux vitesses.
"Pour moi, il n'y a rien à y gagner"
Neuf personnes, toutes issues de milieux populaires et de l'immigration, avaient répondu en substance : "qu'est-ce que ça change pour moi ?" Leurs pays d'origine, cités par Western : Tunisie, ex-Yougoslavie, Portugal, Pondichéry (ancienne capitale de l'Inde française), Algérie, Maroc et Turquie. Des hommes ouvriers, des femmes employées de maison ou femmes de ménage.
Un vendeur de glaces au kiosque du parc de l'Orangerie, en plein cœur du "quartier européen", avait d'abord haussé les épaules avant de lâcher : "Ça doit sûrement avoir servi. [...] Pour moi, il n'y a rien à y gagner." Un ouvrier d'usine marocain était plus tranchant encore : "Ça ne me concerne en rien. Je ne suis pas un politicien, je suis un travailleur." Puis, après un silence : "Pour la ville, peut-être. Pour moi, non. La ville est devenue trop chère pour moi."
Ibrahim, jeune Strasbourgeois dont le père était venu de Turquie dans les années 1970 pour travailler sur le chantier du nouveau palais du Conseil de l'Europe, résumait la géographie sociale de la ville d'une phrase : les avantages économiques et symboliques s'accumulent "à mesure qu'on se rapproche de la Robertsau", ce quartier cossu où logent la plupart des fonctionnaires européens, à l'autre bout de la ville des cités comme Hautepierre ou le Neuhof.
Le contre-exemple qui confirme la règle
Tous les témoignages issus de l'immigration n'étaient pas négatifs, et Western prenait soin de le montrer. Said Ouamrane, né en Algérie et installé à Strasbourg depuis près d'un demi-siècle, ancien conseiller municipal, voyait au contraire les choses positivement : "C'est grâce à ça que Strasbourg est connue aujourd'hui, tous ces visiteurs internationaux [...] La ville en profite certainement, surtout grâce à la Cour européenne des droits de l'homme." De même, le chef barman d'un restaurant huppé de l'Orangerie, originaire de Maurice et arrivé à Strasbourg en 1981 comme vendeur ambulant sans papiers, disait sa fierté de voir "sa" ville à la télévision : "On est fier, en effet."
Mais ces trajectoires d'ascension restaient minoritaires dans l'échantillon de Western, qui notait lui-même que le sentiment dominant chez les interviewés les plus modestes restait l'indifférence, voire l'amertume face à la hausse du coût de la vie que l'installation des institutions avait entraînée.
Et aujourd'hui ?
Le livre a, aujourd'hui, presque vingt ans puisque ses entretiens datent pour la plupart des années 2000 avec une parution en 2012. Reste néanmoins une question ouverte : ce fossé perçu entre le "Triangle d'or" européen (Contades-Orangerie-Robertsau) et les quartiers populaires de Strasbourg s'est-il résorbé depuis, ou au contraire creusé ? Le prix de l'immobilier autour du quartier européen, le taux de chômage à Hautepierre ou à Neuhof, la place des habitants d'origine maghrébine ou turque dans la vie institutionnelle de la ville : autant de pistes qui mériteraient d'être reprises aujourd'hui, verdict chiffré à l'appui, pour savoir si Strasbourg a refermé, ou au contraire creusé, l'écart que John Western documentait dans sa monographie de 2012.
Source : John Western, Cosmopolitan Europe: A Strasbourg Self-Portrait, Ashgate, 2012, chapitre 4 "The Cosmopolitan Eurocrats and Their Hosts", p. 113-123.