Du 28 avril au 7 octobre 2018, Strasbourg avait consacré à Mai 68 une exposition à la Bibliothèque nationale et universitaire. Le catalogue qui en a été tiré, dirigé par Geoffrey Girost et Benoît Wirrmann, revenait en détail sur un épisode que le récit officiel du printemps strasbourgeois a largement effacé : la manifestation gaulliste du samedi 1er juin 1968, qui a viré à l'émeute devant et dans le Palais universitaire. C'est de cet ouvrage, et notamment du témoignage d'un étudiant qui s'est retrouvé barricadé cette nuit-là, que sont tirés le récit qui suit.
Ce jour-là, le 1er juin 1968, entre 5 000 et 6 000 personnes défilent de la place des Halles à la place de la République pour dire leur soutien au général de Gaulle. Le cortège est sage, tricolore et chante La Marseillaise. Mais il finit par prendre d'assaut le Palais universitaire, occupé depuis plusieurs semaines par les étudiants contestataires, aux cris de « la France aux Français !» et « Dehors les juifs ! ». Cinquante-huit ans après, ces deux slogans ont disparu du récit officiel que l'Alsace fait de son Mai 68.
Un cortège qui commence dans les règles
En fait, tout est parti d'un saccage, dix jours plus tôt. Dans la nuit du 20 au 21 mai, des inconnus ont peint en rouge le mot « Révolution » sur le monument aux morts de la place de la République. André Bord, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur, alors hospitalisé, dénonce dans un communiqué une « ignoble » profanation commise par des « éléments anarchistes », qu'il compare aux nazis ayant remplacé jadis le drapeau tricolore par une croix gammée. Les étudiants répliquent en rappelant l'incendie du Reichstag de 1933 (nota : les auteurs de la profanation du monument aux morts n'ont jamais été retrouvés et les étudiants indiquaient par là que c'était probablement une provocation venant du camp gaulliste). Une contre-manifestation calme, le 28 mai, a ensuite réuni 3 000 personnes devant ce monument.
Puis Paris s'est emballé : rejet des accords de Grenelle, meeting au stade Charléty, disparition de De Gaulle le 29 mai pour rencontrer le général Massu à Baden-Baden (avec sa célèbre anecdote apocryphe), retour triomphal le 30 mai et annonce de la dissolution de l'Assemblée. Dans la foulée, les gaullistes alsaciens organisent leurs propres démonstrations de force, à Wissembourg le soir même, puis à Mulhouse le 31 mai avec 3 000 manifestants.
Le samedi 1er juin, c'est Strasbourg qui prend le relais. L'UD-Ve, le Comité d'action civique du Bas-Rhin et le Comité de défense de la République appellent au rassemblement dans un cortège avec drapeaux tricolores en tête, qui scande « Mitterrand charlatan » et, visant Daniel Cohn-Bendit, « à Pékin le rouquin ». Vers 18h, le cortège arrive place de la République et depuis le balcon du Palais du Rhin, André Bord fait applaudir le drapeau tricolore, en vis-à-vis du drapeau rouge qui flotte sur le Palais universitaire à quelques centaines de mètres de là.
« La France aux Français »
Et c'est là que tout bascule. Plusieurs centaines de manifestants ayant refusé de se disperser, ils marchent sur le Palais universitaire pour arracher le drapeau rouge. Un cordon de policiers ne suffit pas à les retenir et un affrontement violent s'ensuit : les locaux de la faculté de théologie sont dévastés, on compte de nombreux blessés et un incendie qui se déclare dans les caves du Palais U. Il faudra l'intervention de la police, d'élus et du recteur Maurice Bayen pour que le calme revienne, vers 22 heures, côté rue.
Côté Palais, le siège a duré plus longtemps. Dans son témoignage recueilli pour l'exposition, un étudiant alors barricadé dans le bureau du doyen de théologie Roger Mehl raconte une autre "bataille" : les assaillants ont incendié les sous-sols où étaient entreposés les moules de statues égyptiennes, avant de s'attaquer au bureau où lui et ses camarades s'étaient réfugiés. Le siège se termine à quatre heures du matin, sous la seule protection, a-t-il alors précisé, d'« un cordon de braves gardiens de la paix strasbourgeois », les CRS et les gendarmes mobiles étant restés en retrait. C'est ce même témoin qui identifie le meneur de la charge : René Radius, adjoint au maire de Strasbourg et député gaulliste, qu'il décrit à la tête de « gens qui crient "la France aux Français", "dehors les juifs", des slogans qui aujourd'hui seraient ceux du Front national ».
Soyons précis sur un point, parce que la précision est justement ce qui a le plus souvent manqué à ce genre d'histoire : le catalogue de l'exposition ne fait rien dire à Bord. Ce qu'il documente, en revanche, c'est un Bord qui, dès son discours du 11 mai à Saint-Amarin, avait dénoncé des « provocateurs, souvent venus de l'étranger », formule reprise sur un ton beaucoup plus virulent quelques jours plus tard dans un communiqué. Que le ministre debout sur son balcon et le député en tête de cortège n'aient pas tenu exactement des propos identiques ce jour-là n'empêche pas de noter qu'ils regardaient, l'un depuis le Palais du Rhin, l'autre au pied du Palais universitaire, dans la même direction.
Colmar, Sélestat, Haguenau
Le 1er juin n'a pas été qu'une affaire strasbourgeoise. Le même jour, 1 500 personnes défilent à Colmar derrière plusieurs parlementaires et maires de la région, dans le calme, avec les mêmes cibles verbales, Mitterrand et Cohn-Bendit. Le lendemain, Sélestat puis Haguenau suivent le même scénario pacifique, cette dernière ville rassemblant un millier de personnes autour des députés Sprauer et Grussenmeyer.
Trois semaines plus tard, ce week-end de mobilisation trouve sa traduction électorale : aux législatives des 23 et 30 juin 1968, tous les candidats gaullistes d'Alsace sont élus dès le premier tour, avec des scores écrasants, 59,21 % dans le Haut-Rhin, 69,27 % dans le Bas-Rhin, en progression de dix points sur 1967.
Ce que raconte le 1er juin
L'histoire alsacienne de Mai 68 s'est longtemps racontée comme celle d'un printemps étudiant suivi d'un été électoral gaulliste, sans trop s'attarder sur ce qui s'était passé entre les deux. Le 1er juin, avec son drapeau rouge arraché, son incendie dans les caves du Palais universitaire et ses slogans racistes et antisémites, rappelle que la « reprise en main » de l'ordre n'a pas toujours pris la forme sage d'un bulletin de vote. Elle est aussi passée, ce jour-là, par une rue strasbourgeoise où l'on chassait les étrangers et les juifs au nom de la France.
Sources : Benoît Wirrmann, « Les gaullistes alsaciens en mai 68 », et témoignage recueilli pour l'exposition, in Geoffrey Girost et Benoît Wirrmann (dir.), Mai 68 en Alsace, catalogue de l'exposition présentée à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg du 28 avril au 7 octobre 2018, BNU Éditions, 2018.