Quand Todd Boehly, Mark Walter, Hansjörg Wyss et Clearlake Capital ont racheté Chelsea en mai 2022 pour 2,5 milliards de livres, ils ont aussi signé un pacte qui leur interdisait, à tous, de vendre leurs parts à un investisseur extérieur avant 2032. Seule option ouverte pendant dix ans : se les céder entre eux. Cette semaine, Clearlake a exercé cette option en rachetant les parts du sulfureux Boehly et de Walter pour 950 millions de livres (un peu plus d'un milliard d'euros), ce qui valorise le club de Chelsea à 5 milliards, dette comprise. Le même mouvement s'applique au Racing, propriété du même consortium BlueCo depuis 2023. La presse parle de jackpot, ce qui est une manière élégante de dire que le seul acheteur possible était écrit d'avance dans le contrat, et que personne d'extérieur n'a jamais été invité à valider la valorisation à 5 milliards du club londonien.
Une valorisation qui reste entre soi
Ce n'est pas la première fois que la maison pratique la vente à elle même pour faire tenir des chiffres. En juin 2023, Chelsea a cédé deux hôtels attenants à Stamford Bridge, le Millennium et le Copthorne, à une société sœur logée dans la même holding, Blueco 22 Properties. Une perte réelle de 166,4 millions de livres s'est transformée, sur le papier, en perte déclarée de 89,9 millions, pile sous le plafond fixé par le fair-play financier anglais. Les propres comptes du club reconnaissaient à l'époque que cette valorisation n'était pas encore confirmée comme juste valeur de marché, ce qu'on peut qualifier de doux euphémisme. Un peu plus tard, la même mécanique a servi à céder l'équipe féminine à une autre société sœur pour 200 millions de livres. Deux ventes, deux profits comptables, strictement aucun argent frais entré dans le groupe. Le principe est d'une simplicité financière enfantine : on déplace un actif d'une poche à l'autre du même pantalon, et on couche le prix qui arrange les comptes de celui qui en a besoin.
Le Racing pratique la même version de ce sport mais d'une manière un tout petit peu plus discrète. On citera en exemple les joueurs du Racing vendus, ces dernières saisons, à Chelsea pour quelques dizaines de millions qui ont été, au final, une promenade d'actifs au sein d'un même groupe. Cette circulation interne produit de la valeur qui n'est souvent pas corrélée avec le marché. Mais bon, passons...
Le mercato qui dit tout
Il n'empêche que lorsqu'il s'agit de faire appel au marché, le Racing sait faire. Pour preuve, il a battu tous ses records de ventes cet été. Environ 200 millions d'euros de recettes pour une petite centaine dépensés, un bénéfice net qui dépasse la centaine de millions selon les décomptes, troisième meilleure balance de tout le Big Five européen derrière Aston Villa et Leipzig. Diego Moreira parti à l'AC Milan, Valentin Barco pour Chelsea (ah ! les mouvements internes), Julio Enciso vers Ipswich et, pour finir une longue liste, Guéla Doué, acheté 6 millions à Rennes en 2024, revendu pour plusieurs fois ce montant deux ans plus tard. Que des supporters puissent encore penser que le club construit un effectif sur le moyen terme pour jouer le haut du tableau, c'est l'un des mystères de la Meinau. Il faudrait plutôt parler de stock qu'on fait tourner et qu'on revend. Ce mode de gestion d'un club de foot est connu depuis de nombreuses années, il porte un nom : le trading.
« Investir », le mot préféré de la Présidence
Pourtant, malgré ces flux financiers importants depuis 2023, le Racing a affiché un déficit DNCG de 78 millions d'euros sur l'exercice 2024-2025, et une amende UEFA de 13 millions pour non-respect du fair-play financier. Et c'est là ou il faut reconnaître au Président Keller un talent exceptionnel de communicant : ses éléments de langage sont rodés : ce ne sont pas des pertes, ce sont des investissements, le groupe ayant les moyens de voir venir. Il s'avère que le groupe en question a englouti près de 2 milliards d'euros cumulés entre Chelsea et Strasbourg depuis 2022. Vu depuis Londres, où la perte avant impôts a atteint 262 millions de livres l'an dernier, record de Premier League, la formule sonne de manière un peu moins rassurante que depuis Strasbourg ou elle passe -encore- comme une lettre à la poste.
Le seul actif que Clearlake ne possède pas
Un détail à ne pas perdre de vue avant que les associations de supporters reprennent leur indignation habituelle : le stade de la Meinau appartient à l'Eurométropole, pas au Racing, encore moins à BlueCo. La collectivité a mis 75,8 millions d'euros dans sa rénovation à 160 millions, et le loyer du club doit grimper à 1,5 ou 2 millions par an une fois les travaux achevés. Cet équipement n'est donc pas la propriété de Blueco, dorénavant filiale presque intégrale du fonds Clearlake, à la différence de Stamford Bridge, stade du Chelsea FC. Dans le futur, ce sera sûrement un élément qui comptera.
Au bout du compte, qui empoche ?
Le fonds américain Clearlake gère plusieurs dizaines de milliards de dollars, et ses souscripteurs ne sont pas que des family offices discrets. La caisse de retraite des pompiers et policiers de Los Angeles a placé 75 millions de dollars dans le dernier fonds phare de la maison. Le fonds de pension des agents publics de l'État de New York y a aussi des engagements, comme une caisse de retraite publique de Harrisburg. Ce sont ces structures, entre autres, qui touchent le rendement final quand Clearlake revend une participation avec plus-value, qu'il s'agisse d'un logiciel d'entreprise, d'un hôtel londonien, ou d'un latéral droit formé à Rennes.
Au final, le supporter alsacien qui enfile son beau maillot « historique » du Racing croit financer une épopée européenne. Il finance surtout, au bout d'une chaîne qu'il ne verra jamais, la retraite d'un pompier de Los Angeles, via des montages que le club lui même a déjà testés sur ses propres hôtels et sur son équipe féminine. Ça, c'est la version optimiste du dossier.
La version pessimiste est à chercher du côté des Caraïbes. Le journaliste Romain Molina s'est interrogé publiquement, il y a quelques mois, sur l'origine des pertes cumulées de BlueCo, 1,92 milliard d'euros depuis la création de la holding, et sur leur destination une fois reconverties en plus-values. Sur ce point précis, il était resté au conditionnel car aucune pièce ne circule. Ce qui l'est beaucoup moins et qui est documenté cette fois par la presse financière anglaise, c'est que la participation de Clearlake dans Chelsea est logée dans une structure des Îles Caïmans, Blues Investment Midco LP, et que le fonds de crédit interne du groupe y prête de l'argent à des conditions qui profitent à ses propres souscripteurs, parmi lesquels le fonds de retraite des enseignants de Pennsylvanie. Le beau maillot finance donc l'épopée d'un club historique, aux dires du Président Keller mais en réalité cette épopée finance une caisse de retraite américaine, logée aux Caraïbes dans un paradis fiscal.