Cet été, comme d’habitude, le Racing a sorti trois nouveaux maillots. Mais la particularité de la saison prochaine, c’est que ces trois nouvelles tuniques s’inscrivent dans l’histoire du club. L’un en hommage pour les origines de 1906, un autre pour célébrer les années 90, un dernier en souvenir de la saison 1946-1947. Trois époques, trois hommages, trois occasions de passer en boutique. On peut y voir un habituel exercice de marketing saisonnier, et on n'aurait pas tort mais on peut aussi creuser un peu la matière historique et regarder ce que ces maillots disent de l’époque.
Il y a plusieurs histoires dans l'Histoire
Le livre auquel je vais faire référence s'appelle Allons aux faits (2016 - coédition Gallimard et France Culture), son auteur est Régis Debray, écrivain, philosophe français. Ce livre rassemble deux séries d'allocutions données sur France Culture pendant l'été 2016, l'une sur l'histoire, l'autre sur la religion, publiées la même année chez Gallimard. Le philosophe, fondateur de la médiologie, y annonce d'emblée son intention de déranger : l'histoire est censée nous livrer la vérité des choses et nous berce de croyances et les religions sont censées raconter des fables mais recouvrent des réalités très concrètes.
Le premier chapitre de ce livre s'ouvre sur un rappel avec Nietzsche qui distinguait (déjà) trois histoires dans l’Histoire : la monumentale qui écrase, l’historique qui instruit, la critique qui libère. Debray propose la sienne d’Histoire, adaptée à la France contemporaine, tout en prenant soin de préciser que les trois familles délimitées se détestent poliment, mais sans le dire.
La première est l'histoire comme objet d'étude. Celle des archives et de la salle de classe, de Thucydide à Braudel, c’est l'histoire précise des professeurs, pointilleuse, avec ses trous et ses débats. La deuxième est l'histoire comme objet de méditation, celle dont on attend un sens, des leçons. Elle passe par Hegel, Marx… Debray la traite avec une cruauté polie : de grands regards en surplomb, mais sans descendance et aucun dégagement d'énergie.
Et puis il y a la troisième, la plus populaire, l'histoire comme objet de consommation. Celle des animateurs de télévision, des sites classés et des promeneurs du dimanche avec des sons et lumières, du timbre commémoratif, du vide-grenier aux escaliers de Versailles. Elle porte un nom que tout le monde connaît : le patrimoine.
Du mémorable au mémoriel
C'est sur cette dernière clasification que Debray devient utile pour regarder le Racing. Le patrimoine, écrit-il, nous fait passer « du mémorable au mémoriel ». En clair : un bien public est dorénavant un bien de famille, folklorique, à forte valeur marchande, une histoire en miettes mais d'un excellent rapport marchand. Le tourisme du souvenir local qui répond au besoin très humain d'une petite patrie qui tienne chaud et donne un peu de sens à nos vies.
Pour Debray, cette histoire-là suscite plus de curiosité que d'inquiétude, et elle n'exige pour exister, ni effort ni lendemain. Elle ne demande rien à personne et ne promet rien en retour. C’est tellement évident qu’on ne peut que se vexer de ne pas y avoir pensé soi même.
Debray n'en fait d'ailleurs pas un motif d'indignation ou de scandale : il précise que les trois genres l'enchantent et qu'il ne voit aucune incompatibilité entre le faire-savoir des historiens de métier, le faire-croire des philosophes et le faire-voir des entrepreneurs de spectacle. Il rappelle, simplement, qu'il ne faut pas les confondre.
Quelques paragraphes plus loin, il explique le mécanisme de l'appétence patrimoniale qui est, pour lui, une compensation. Plus le monde se délite, plus il se refabrique des racines. Régis Debray met dans le même sac l'accablement commémoratif des centenaires et des jubilés, la prolifération des lieux de mémoire, la vogue des généalogistes, le surinvestissement dans toutes sortes de musées, le retour de mode des langues régionales et celle des poutres apparentes. Le HLM et le McDo, écrit-il, ont décuplé l'appétit de patrimoine. Un peu partout, c’est l'avènement du néo-rétro.
Gardons cette phrase de 2016 en tête et regardons les trois maillots du Racing de cette nouvelle saison, vous allez voir que c’est très amusant.
1906, les années 90, 1946
Le maillot domicile, dévoilé en juillet, célèbre le premier maillot connu du club et sa bande horizontale, avec l'inscription 1906-2026 à l'intérieur du col. Le maillot extérieur rend hommage aux années 90 et rappelle les motifs losangés qui ont marqué une génération de supporters. Le « third », sorti en août, remonte à la saison 1946-1947, celle d'une finale de Coupe de France. Rayures verticales sur fond sombre, col polo rétro, retour de l'écusson en losange de l'époque, et dans la nuque le cri de ralliement alsacien, « Jetzt geht's los ».
Le tout s'inscrit dans la célébration des 120 ans du club qui est accompagnée d'un joli film et d'une communication digitale sur l'héritage. C'est du faire-voir à l'état pur, et il faut bien avouer que c'est très bien fait. Personne n'ira lire quoi que ce soit sur la saison 1946-1947, ni sur Paco Mateo. En réalité, on achète des rayures, un col et un losange. Le mémorable, c'était une finale de Coupe de France, le mémoriel, c'est un vêtement disponible en boutique. Debray précisait dans son livre de 2016 que le patrimoine a une forte valeur marchande. Ici, le patrimoine est imprimé en Euros sur l'étiquette.
Notons au passage que le cri de ralliement des supporteurs, celui qui servait à mettre tout le monde en mouvement, est désormais un élément de décoration situé sous le col.
Quand il faut tirer son chapeau à BlueCo
Reste le meilleur à voir … Le Racing appartient depuis 2023 à BlueCo, le consortium américain propriétaire de Chelsea, qui déclarait au moment du rachat vouloir préserver l'héritage du club dans le cadre d'une stratégie multiclubs parfaitement assumée. Depuis, l'héritage se porte bien, comme on vient de le voir mais le reste circule. Rappelons qu’en janvier 2026, le coach Liam Rosenior quittait l'Alsace en pleine saison pour Chelsea. Cet été, le successeur de Rosenior, Gary O'Neil est parti à Ipswich Town avec deux joueurs du club. Les joueurs vont et viennent à l'intérieur du groupe, selon une logique qui n'a plus grand-chose à voir avec celle d'un club ancré dans l’Histoire.
Pour dire les choses comme elles sont : le discours patrimonial n’a jamais été là avant l’arrivée de Blueco. Il est arrivé avec le rachat du club par les américains. Et ce que Debray avait constaté et écrit en 2016 advient en 2026 à la Meinau : plus le club se désancre, plus il vend de l'enracinement.
Et l’ironie de cette situation un peu grotesque, il faut bien le dire, va jusqu’à la face avant des trois maillots qui est désormais occupée par un seul et même sponsor, Winamax, dont le contrat court désormais jusqu'en 2028. Électricité de Strasbourg, entreprise locale s'il en est, occupait encore cette place la saison dernière sur le maillot domicile. Elle a reculé et le « patrimoine », lui, a avancé.
En réalité, il n'y a là rien de scandaleux dans cette opération mercantile. On peut même dire qu’elle est remarquablement conduite, sur un produit que les supporters achèteront avec plaisir et porteront avec fierté. Simplement, il faut savoir ce qu'on achète : à savoir un décor et pas une histoire. Une histoire qui n'engage à rien, ne demande aucun effort et ne prévoit aucun lendemain, exactement comme l'écrivait Debray.
À la Meinau, l'Histoire ne se transmet plus, elle se décline du S au XXL.