Samedi 18 juillet 2026, pendant que Tadej Pogacar liquidait la quatorzième étape au Markstein, un Colmarien de 44 ans a fait ce qu'il fait depuis quinze ans : il est sorti de sa voiture, a ouvert son ordinateur portable et écrit 6 000 signes. Alexandre Roos, grand reporter cyclisme à L'Équipe, a raconté sa journée aux DNA avec la modestie de l'homme qui ne se trouve pas très intéressant. Il a tort. Il incarne, sans le chercher, la plus grande mutation qu'ait connue le journalisme sportif français à partir des années 90, et, disons-le tout de suite : une forme de révolution heureuse.
Le temps béni où l'on écrivait sans regarder la course
Pendant vingt-huit ans, de 1954 à 1982, une chronique du Tour dans L'Équipe fut signée par Antoine Blondin. Romancier, prix Interallié, membre de droit de la bande des Hussards, buveur de profession et pas vraiement cycliste, il ne suivait pas la course, il la contournait. Son billet quotidien pouvait ignorer superbement le classement général pour disserter sur un clocher, un calembour, un vin local ou une nostalgie personnelle. Ce n'était pas du journalisme mais de la littérature et il reste, encore aujourd'hui, une référence dans le monde de la "chronique sportive". Le drame, en corollaire, c'est qu'après lui des dizaines d'apprentis journalistes ont tenté de répliquer la formule sans arriver au début du commencement du talent du bonhomme. En passant, on passe trop souvent sous silence la qualité inégale des chroniques du Grand Ecrivain, surtout sur la fin de sa collaboration avec l'Equipe ou il s'auto-plagiait allègrement. Mais bon, passons ...
Alors pourquoi Blondin ? Pour cela, il faut comprendre le dispositif de l'époque : L'Équipe, propriétaire du Tour de France par la grâce de l'histoire, c'est le journal qui l'a créé, détenait le monopole absolu du récit. Pas de télévision en direct, pas d'images, pas de concurrence : le lecteur qui voulait savoir ce qui s'était passé dans le Tourmalet ouvrait le journal ou restait dans l'ignorance. Dans cette position de rente, l'Equipe pouvait se permettre le luxe suprême : payer un écrivain pour ne pas informer.
Le mythe était une industrie médicale
Ce qui a tué ce modèle, ce n'est pas seulement la télévision, c'est Festina, en 1998, Armstrong, ensuite. C'est la découverte pénible que l'épopée homérique de l'Homme seul face à la Nature reposait pour une bonne part sur des seringues et des glacières.
Or Blondin, sur ce terrain, n'avait rien à dire. Non par lâcheté, le sujet existait déjà puisque Tom Simpson est mort sur la route du Tour de France en 1967, mais par construction : on ne demande pas à un lyrique de démonter un mensonge. Le lyrisme est précisément l'art d'embellir. Le journal qui possède la course, qui vit de sa légende et qui paie un poète pour la chanter, ne peut structurellement pas produire des articles qui la détruirait. Ce sont Le Monde, l'Irish Times et un livre écrit par un ancien de L'Équipe, Pierre Ballester, qui ont fait le travail.
Voilà le prix réel de cette "belle époque" : des textes admirables et un angle mort de la taille d'une pharmacie XXL.
Sciences Po, le CFJ, les piges
Regardons maintenant le parcours d'Alexandre Roos, tel qu'il le raconte aux DNA. Hilsenheim, puis Colmar, puis Sciences Po Strasbourg, puis un master recherche en relations internationales, puis le CFJ, puis les piges, puis l'embauche. C'est la filière professionnelle canonique, longue, sélective, ennuyeuse : aucune cooptation littéraire, aucun salon, aucun ami du directeur.
Mieux, et c'est l'aveu le plus révélateur de l'article : il n'était pas particulièrement passionné de vélo. "Je voulais juste bosser à L'Équipe, peu importait la rubrique", confie-t-il. Blondin venait de la littérature et il est allé vers le Tour. Roos est venu au Tour par le métier. L'un était un écrivain qu'on avait posé sur une course ; l'autre est un journaliste qui a appris une course jusqu'à en publier un dictionnaire.
Et la production journaliste qui en découle n'a plus rien à voir. Six à huit heures de voiture par jour, juste devant celle de Christian Prudhomme, le directeur du Tour. Le village départ, le tour des bus, les équipes. Un papier de 6 000 signes chaque soir, sur la course, avec des noms, des chiffres, des tactiques. Puis la valise à refaire, et on recommence. Ils sont dix sur le Tour pour L'Équipe : huit qui écrivent, et des journalistes pour les podcasts et de la vidéo.
Mieux que le lyrisme, un style vérifiable
L'objection classique va tomber ici : et la plume, alors ? Pour certains, on aurait perdu la beauté au profit du récit factuel et de la statistique.
C'est faux, et l'article des DNA en administre la preuve. Roos parle du dernier kilomètre du col du Haag comme d'un moment digne de l'Alpe d'Huez, des frissons, du public, des mains qui frappent la carrosserie. Il évoque l'abandon de Thibaut Pinot en 2019 avec une émotion qu'il ne cherche pas à cacher. Il n'est pas non plus resté en salle de presse au Markstein, trop monotone, préférant écrire dans un restaurant voisin, entouré de gens qui mangeaient des tartes aux myrtilles.
C'est exactement le geste de Blondin. À une différence près, décisive : quand Roos écrit qu'un coureur peut se battre pour le podium, cette phrase est vérifiable, elle engage sa signature et elle sera jugée dimanche. La belle image n'est plus une dispense de rigueur, elle est un bonus accordé à celui qui a d'abord fait le travail. C'est infiniment plus difficile et c'est aussi infiniment plus honnête.
Le seul risque est la proximité
Restons lucides sur ce qui menace ce modèle et ce n'est pas la disparition du lyrisme, c'est la proximité. Roos dit être très proche de Pinot, avoir été bouleversé par son abandon. Cette intimité est sa matière première : sans accès, pas d'information et simultanément son risque professionnel permanent. Blondin était copain avec les coureurs sans que cela pose la moindre question déontologique, puisqu'il ne révélait jamais rien. Roos, lui, doit tenir les deux bouts : être assez proche pour savoir, assez libre pour écrire. C'est la vraie difficulté du métier de journaliste aujourd'hui, et elle est mille fois plus intéressante que la question de savoir si l'on écrit encore d'aussi jolies phrases qu'en 1962.
Et l'Alsace ?
Il y a une forme de justice dans le fait que ce soit un gamin d'Hilsenheim qui rende compte de l'arrivée au Markstein, en mangeant les tartes aux myrtilles de son enfance et en avouant qu'il ne revient dans la région qu'une ou deux fois par an pour voir sa famille. Blondin, lui, aurait écrit un billet superbe sur le Markstein après avoir somnolé durant la course dans la voiture de l'Equipe tout en s'aidant à l'arrivée d'une ou plusieurs bières.
On préfère, de loin, la version d'Alexandre Roos. Elle est sûrement moins littéraire et poétique que celle d'Antoine Blondin mais elle est infiniment plus utile. Et à tout prendre, un journal sportif qui informe vaut mieux qu'un journal sportif qui enchante.