Adèle Van Reeth (philosophe, animatrice radio et télévision) sera à Strasbourg le 19 septembre, aux Bibliothèques idéales, pour défendre "Une heure à soi" (Gallimard, 176 pages, 19 euros). Elle y retrouvera une ville qu'elle connaît bien pour y avoir vécu de ses 15 à 21 ans, scolarisée au lycée des Pontonniers puis à l'école d'architecture, avec un job d'appoint dans un supermarché à Illkirch et un autre comme femme de chambre à l'hôtel Le Moulin, à la Wantzenau. La rencontre strasbourgeoise aura lieu quelques mois après son départ forcé de la direction de France Inter.
Le monastère et les trois compagnons
Le livre met en scène une narratrice qui ressemble beaucoup à son autrice, épuisée par la superposition d'un poste à responsabilités et d'une vie de mère, et qui se retire dans un monastère pour y dialoguer avec des auteurs et philosophes. La thèse centrale tient en une phrase : plus on cherche à combler le vide à l'extérieur, plus on le creuse à l'intérieur. Le divertissement pascalien (s'occuper pour ne pas se confronter à soi) est retourné contre les activités les plus valorisées, la carrière et la maternité comprises. Rousseau, via le sentiment de l'existence éprouvé dans les Rêveries, fournit la porte de sortie : s'arrêter suffit, pas besoin de combler. Bergson, enfin, sert d'outil de survie plus pragmatique : séparer la fonction de la personne, l'étiquette sociale du moi profond, pour laisser la première encaisser les coups à l'occasion, par exemple, d'une motion de défiance votée par la rédaction de France Inter.
Le studio qu'elle a quitté sans souvenirs
Ce trio de philosophes n'est pas convoqué au hasard. De 2011 à 2022, Adèle Van Reeth a produit et animé l'émission quotidienne de France Culture connue d'abord sous le nom de "Les Nouveaux Chemins de la connaissance", rebaptisée "Les Chemins de la philosophie" en 2017. Le programme s'arrête l'été où elle prend la direction de France Inter. Parmi les centaines d'invités reçus sur onze ans, un nom revient plusieurs fois : Clément Rosset, auquel elle consacre notamment une semaine entière de programmation et un entretien resté disponible en ligne, "L'ivresse". Rosset meurt en 2018 mais il ne figure pas parmi les trois penseurs convoqués dans "Une heure à soi", même si ces émissions montraient qu'Adèle Van Reeth était intellectuellement proche du philosophe de l'approbation au réel.
Deleuze, le concept, et ce qui manque
Gilles Deleuze, avec Félix Guattari, définissait la philosophie comme l'art de créer des concepts, pas de les recycler pour habiller un vécu personnel. Rosset, précisément, savait faire l'un sans l'autre. Sollicité pour le hors-série "Tintin au pays des philosophes", il tirait de l'univers d'Hergé, "très riche avec des personnages très simples", le principe même de sa philosophie du réel : pas d'arrière-monde, pas de sens caché derrière les choses. Toute son œuvre est une charge contre les "doubles" rassurants que l'esprit humain se fabrique pour éviter le réel, tel quel, simple et parfois cruel, l'identité profonde derrière l'identité sociale, le visage derrière le masque. Une leçon magistrale de concepts et de preuves.
C'est exactement là que se loge la distinction que Bergson fournit à Van Reeth pour tenir pendant la crise de France Inter, avec une fonction attaquée et une personne épargnée derrière. Van Reeth aura passé 11 ans à faire dialoguer la philosophie avec le monde, elle aura consacrée plusieurs émissions à Rosset, le normalien qui avait fait de la dénonciation de ce type de dédoublement le cœur de son travail. Mais au moment d'écrire sur soi, c'est la vision confortable de Bergson qui est retenue par Adèle Van Reeth, sans jamais s'interroger si elle ne loge pas exactement l'arrière-monde que Rosset passait sa vie à démonter. Rosset avait toute sa place dans les archives de France Culture mais dans son livre, c'est Bergson qui a le rôle clé pour Van Reeth. Certainement parce qu'il est plus rassurant.