Strasbourg et ses prix littéraires

Le 18 juin 2026, le mensuel Livres Hebdo nous informait de la création des prix littéraires Strasbourg. Ces prix sont au nombre de quatre, et leurs noms disent à peu près tout de la place de la Culture dans la capitale européenne : Grand Prix Strasbourg Crédit Mutuel, Prix Strasbourg EBRA, Prix Strasbourg Espoir CIC et, pour faire bonne mesure, Prix Strasbourg Bibliothèques idéales. On notera que trois récompenses sur quatre portent le nom de leur sponsor, qui est une banque ou le journal local dont l'une des banques est propriétaire, la quatrième récompense étant celle du festival qui accueille ces prix. La boucle est bouclée, sous les applaudissements et les vivats du petit monde culturel strasbourgeois.

Dans le monde littéraire, il y a des prix qui prennent leur temps, à l'exemple du jury du Goncourt qui lit tout l'été, qui publie ensuite trois listes de nominés tout en déjeunant chez Drouant, et qui tranchera en novembre prochain pour désigner l'heureux vainqueur. Les prix littéraires de Strasbourg, eux, sont des prix modernes car ils ont été créés en juin et ils ont couronné les auteurs en août. Ils ont même pris la peine de découronner en septembre pour remettre la récompense (un chèque) à quelqu'un d'autre le 29 septembre. Quand je parle de "modernité", vous en avez la preuve.

Six jours de lecture

En reprenant le calendrier, la modernité saute tout autant aux yeux, notamment sur le rythme de lecture. Je veux, bien entendu, parler du premier roman de Thélyson Orélien, "C'était ça ou mourir" qui est sorti chez Grasset le 19 août. Le jury a dévoilé ses prix le 25 août, et a attribué à ce roman le Prix Strasbourg Espoir CIC. Seulement six jours après sa sortie en France, c'est une performance. Alors, oui, certes, le livre circulait au Québec, chez son éditeur Boréal, depuis le printemps et les jurés avaient sans doute reçu des exemplaires. Néanmoins, on notera que lorsque le roman de la rentrée passe, à Strasbourg on ne le laisse pas filer.

Précisons que le jury en question réunit une quinzaine de personnes et qu'il comprend des journalistes et éditeurs du groupe Ebra, des salariés des banques partenaires, des étudiants et des membres des Bibliothèques idéales. On a là un échantillon sympathique de lecteurs, qui a eu le très bon goût d'aimer ce que toute la critique aimait au même moment. Bravo à eux !

La semaine des soupçons

Tout se serait passé dans le meilleur des monde littéraires sans la semaine fatidique du 21 septembre. Un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude », affirme alors que le roman d'Orélien a été écrit presque entièrement par une intelligence artificielle. L'anonymat du compte X ne dure pas très longtemps puisque l'essayiste Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro, révèle peu de temps après qu'il est le créateur de ce compte avec un collectif, au nom d'un « pacte moral millénaire » entre les auteurs et leurs lecteurs. On ne peut que saluer la modestie du programme ! Et aussi regretter que le sauvetage de l'Humanité n'ait pas été inclus dans son manifesto.

En 2026, la délation littéraire a donc son moraliste. Ce sera un progrès pour certains, un drame pour d'autres mais bon, passons ... De son côté, la presse québécoise, qui n'est pas en reste dans la notion de progrès, exhume des textes publiés par l'auteur il y a plus de dix ans, dont des passages entiers seraient des plagiats. L'auteur-romancier Orélien conteste l'intégralité des accusations, parle d'une campagne orientée voire raciste et annonce constituer un dossier avec ses éditeurs pour prouver qu'il a écrit son livre de sa propre main.

Conséquence de cette hebda horribilis (semaine horrible, en latin), le vendredi 25 septembre notre jury de banquiers littéraires se réunit en urgence pour « réexaminer l'attribution » du prix « initialement décerné » à Orélien. À la majorité des présents, il décide que le prix « ne peut pas être remis » à son lauréat et qu'il revient à Amandine Agić, « arrivée en deuxième position lors de la sélection initiale ». A noter que le même jour, l'Académie Goncourt retire le livre de sa sélection et, dans la chronologie des annonces, Strasbourg est devancée par le Goncourt. Des esprits chagrins pourraient dire que notre sympathique jury local n'a fait que suivre, une fois de plus, l'Académie Goncourt mais laissons-lui le bénéfice du doute.

Le plagiat, et l'IA

Quand on lit attentivement le communiqué du jury strasbourgeois, le motif officiel tient en une ligne et concerne des « faits de plagiat répétés établis dans plusieurs de ses textes antérieurs ». D'où ma question : établis par qui ? Par la presse québécoise et elle seule puisqu'aucun tribunal n'a été saisi. Et il s'agit d'articles et d'un récit publiés au Canada il y a plus de dix ans, on ne parle donc pas du roman primé. Quand on lit bien ce communiqué, on constate que le jury a retiré son prix à un livre en raison d'une suspicion de plagiat non établie et commise avant la sortie de ce roman.

Mais il ne s'arrête pas là car il précise qu'en outre, la décision « intervient alors que des interrogations ont également été soulevées concernant le recours éventuel à des outils d'intelligence artificielle » pour ce fameux roman primé. Le registre retenu est ubuesque : "éventuel, interrogations..." En réalité, il n'y a rien de tangible mais on dégage quand même le lauréat. Bienvenue dans une époque où après le moraliste délateur sur X, on a le simple soupçon érigé en justification d'éviction.

Sur le fond (si tant est qu'on puisse parler de fond dans cette affaire), les évictions d'Orélien du Prix Goncourt et du moderne Prix Strasbourg prennent comme parole d'évangile les résultats de l'outil Pangram, utilisé par le collectif de Fitoussi sur X. Pangram aurait ainsi détecté de l'IA dans 100 % des vingt passages analysés. Ce score très élevé aurait normalement dû éveiller la méfiance et ce n'est pas moi qui le dit mais le propre cofondateur de Pangram, Max Spero, qui met en garde contre l'idée d'en faire un « arbitre indiscutable ».

L'outil américain Pangram ne lit, en fait, aucune signature laissée par les machines puisqu'il est lui-même une iA, entraînée à ranger les textes dans deux cases, humain ou machine. Or, comme le rappelle très justement Guillaume Poggiaspalla dans le podcast Tech Café, ni les humains ni les machines n'écrivent d'une seule façon. Du point de vue de la machine, un style qui ne ressemble à rien de connu peut très bien passer pour artificiel. Le taux d'erreur annoncé, très bas, de cette iA devrait inciter tout le monde à une très grande prudence.

Le juré devenu procureur

Au rayon de la prudence, le Goncourt, lui, n'en a eu aucune. Il a retiré le roman de sa liste au motif qu'il serait, « selon toute vraisemblance », largement produit par une machine. L'un de ses jurés, le besogneux romancier Pierre Assouline, prédit même dans L'Obs que l'auteur va avoir de "gros problèmes avec la justice". Après le soupçon érigé en preuve indiscutable, on a donc le pronostic judiciaire d'un tâcheron de la littérature. Il faudrait que quelqu'un se dévoue pour expliquer à Assouline qu'utiliser une intelligence artificielle pour écrire un roman n'est pas un délit, en France comme au Québec et que si le plagiat peut l'être, faut-il encore qu'un tribunal se prononce et juge la question avant de blâmer un auteur. En clair : la présomption d'innocence doit s'appliquer aussi aux primo-romanciers, même quand ils vendent très bien.

Le lauréat par intérim

La fin de cette histoire peut s'admirer sur les réseaux sociaux. A Saint-Guillaume, mardi 29 septembre, on peut y voir Daniel Baal, président du Crédit Mutuel et du CIC, Sophie Gourmelen, présidente du groupe Ebra, et Carole Wenner, adjointe à la maire chargée du livre et de la lecture, remettre les quatre prix sur une très jolie photo de famille. Il ne manquait sur la photo qu'un lauréat qui en a été dégagé.

Aujourd'hui, 1er octobre 2026, personne ne sait qui a écrit "C'était ça ou mourir". Peut-être son auteur, peut-être une iA, peut-être les deux, et on ne sait pas davantage si les accusations de plagiat seront jugées par un tribunal. En revanche, ce que l'on sait, c'est que le prix a mis six jours à choisir son premier lauréat et un mois à changer d'avis. Dans tout cela, Amandine Agić n'y est pour rien et son livre sur la mémoire, la langue et la transmission méritait mieux que d'être présenté comme une roue de secours dans un communiqué.

A l'occasion de leur première édition, reconnaissons néanmoins une innovation majeure et très moderne aux nouveaux Prix Strasbourg : ils ont créé une catégorie inédite, à savoir le lauréat par intérim.