Salem

Comme beaucoup de gens dans la région, j’ai un « attachement » familial avec Salem, le centre médical à Fréland, fermé depuis 2011, livré aux urbexeurs et aux graffitis, mais qui continue pourtant de veiller, sans le savoir, sur une maladie qui n'a jamais vraiment quitté l'Alsace.

L'histoire de Salem commence par une guérison individuelle, comme souvent avec la tuberculose au XIXe siècle. Albert Wilmann, décorateur strasbourgeois, contracte la maladie et s'en sort après un séjour à Aubure. Reconnaissant, il fait construire un établissement sur place, achevé en 1891. Les diaconesses de Strasbourg le rachètent deux ans plus tard et le baptisent Salem. On y soigne alors comme on sait le faire à l'époque, c'est à dire pas du tout : de l'air pur, de l'altitude, du repos, de la nourriture … et on attend. La médecine n'a, à cette époque, rien de mieux à proposer.

Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, deux hommes se disputent la paternité scientifique du siècle. En 1882, l'Allemand Robert Koch identifie le bacille responsable de la tuberculose et lui donnera son nom. Le Français Louis Pasteur, professeur à Strasbourg avant que l'Alsace ne devienne allemande en 1871, travaille de son côté sur la théorie microbienne des maladies. Les deux savants ne s'aiment pas beaucoup, la rivalité nationale s'en mêle, la traduction approximative d'une conférence aussi. Arte en a tiré un docu-fiction, diffusé pour la première fois en 2023 et toujours disponible en rediffusion, qui rappelle à quel point la science, même la plus rigoureuse, se fait aussi avec de l'ego.

Au moment de sa découverte, le bacille de Koch ne change pourtant rien au sort des malades de Fréland. Il faudra encore attendre des décennies pour un traitement efficace. Le vaccin BCG, mis au point par Calmette et Guérin, arrive dans les années 1920, mais il protège surtout les enfants contre les formes graves, pas les adultes contre la contamination. Quant aux antibiotiques réellement curatifs, streptomycine puis polythérapies, ils n'arrivent qu'après la Seconde Guerre mondiale. Jusque là, on soigne comme à Salem : avec du paysage, de l’air pur et de la nourriture saine afin de lutter contre la maladie.

Le sanatorium traverse donc le siècle en changeant de casquette au rythme des progrès médicaux. Réquisitionné par les Allemands en 1914, remis en état en 1920 sous la houlette de la Caisse d'assurances des employés, agrandi en 1931, reconstruit en 1957 en centre de cure spécialisé. Puis, une fois la tuberculose vaincue grâce aux antibiotiques, l'établissement bascule vers la pneumologie et la rééducation fonctionnelle en 1959, avant de terminer en orientation gériatrique dans les années 1990. La maladie s'efface, le bâtiment suit l’évolution des progrès médicaux. Arrive, néanmoins, le moment où même la gériatrie ne suffit plus à justifier les coûts d'exploitation d'un site de 6 200 mètres carrés perdu dans la montagne. Sa fermeture intervient en 2011 et, après, ce sont les amateurs de lieux abandonnés qui font vivre Salem, entre couloirs poussiéreux et fenêtres cassées. Depuis, le dossier a un peu bougé puisqu’en septembre 2024, Robert Egelé, propriétaire du site depuis 2019, a signé un contrat de management avec Grand Metropolitan Hotels, groupe hôtelier européen qui exploitera l'établissement sous sa marque Castlewood. Le complexe, désormais baptisé Le Willmann, en clin d'œil au fondateur du sanatorium d'origine, doit ouvrir en 2027 avec 69 chambres, un spa et des prestations de "medical wellness". Le communiqué de l'opérateur revendique même 125 ans de tradition de soin sur le site, sans s'attarder sur la nature de ce qu'on y soignait. .

On pourrait croire l'histoire définitivement close mais elle ne l'est pas tout à fait. La tuberculose n'a, en effet, jamais disparu de la région, elle s'est juste faite discrète. En Grand Est, le taux d'incidence reste faible, mais c'est justement dans le Haut-Rhin, le département de Salem, que ce taux grimpe au dessus de la moyenne régionale. Les hommes restent deux fois plus touchés que les femmes. La maladie n'a plus les honneurs des sanatoriums de montagne, elle se loge désormais dans les poches de précarité, les retards de diagnostic, les situations de promiscuité.

En mars 2025, la CEA a d’ailleurs renouvelé son matériel de diagnostic avec un camion de 19 tonnes, équipé d'un espace de consultation médicale, de moyens de dépistage et d'appareils de radiographie. Cet outil a été inauguré à Colmar à l'occasion de la journée mondiale de la tuberculose et sa valeur est d'un coût total de 576 398 euros, cofinancé par la Collectivité européenne d'Alsace et l'ARS Grand Est via le Fonds d'intervention régional. Comme l’a rappelé à l’occasion de cette inauguration Marie-Emmanuelle Schumpp, directrice de la Santé à la CEA : "En France, cette maladie tue encore", en soulignant qu'un camion, par définition, ça roule, ce qui permet de se rendre là où il n'y a pas de médecin ou pas d'accès facile aux soins.

Il y a quelque chose d’un peu cruel dans cette histoire avec d'un côté, un ancien sanatorium qui s'apprête à vendre du bien-être et de la médecine douce à 900 mètres d'altitude, sous un nom qui rend hommage à son fondateur sans jamais mentionner la maladie qu'il combattait et de l'autre, un camion de 19 tonnes qui sillonne les vallées pour aller chercher, chez les plus précaires, une infection que l'on croyait rangée dans les livres d'histoire.