Rentrée scolaire à Strasbourg : il faut montrer qu'on gouverne

Catherine Trautmann a fait sa rentrée mardi 1er septembre 2026 au groupe scolaire Schwilgué, escortée du recteur d'académie et d'une brassée de chiffres impressionnants : 23 629 élèves, 116 établissements, 1 424 agents, 12 500 repas par jour dont 100 % de pain bio. De quoi donner le vertige, et surtout de quoi noyer l'essentiel : deux mesures, présentées comme les piliers de l'égalité scolaire à Strasbourg, qui se ratent chacune à leur manière, mais avec un art consommé de la communication.

La gratuité pour tous, ou l'art de ne rien changer pour personne

Premier affichage : la gratuité des fournitures scolaires, promesse de campagne enfin chiffrée. « Sans conditions de ressources », précise la maire, pour un coût annoncé de 500 000 euros. Rapporté aux 23 629 élèves strasbourgeois, cela fait grosso modo 21 euros par enfant et par an, le prix d'un petit lot de cahiers et de stylos, pas d'une liste de rentrée complète.

Vingt et un euros, c'est une somme qu'une famille aisée ne remarquera jamais, et qu'une famille en difficulté ne remarquera pas beaucoup plus, tant l'écart avec le coût réel d'une rentrée scolaire reste grand. Une mesure universelle n'a de sens que si elle est suffisamment généreuse pour changer quelque chose réellement, ou alors ciblée sur ceux qui en ont besoin, pour concentrer l'effort là où il faut. Ici, on a choisi l'option qui ne fait ni l'un ni l'autre : on saupoudre large, sur tout le monde, avec un montant trop faible pour être une politique sociale.

Ce choix n'est pourtant pas absurde, si on le regarde sous l'angle politique plutôt que budgétaire. Cibler la mesure aurait supposé établir des critères de ressources, demander des justificatifs, gérer des dossiers : bref, désigner publiquement qui est pauvre et qui ne l'est pas. L'universalisme évite ce sujet délicat : « gratuité pour tous » se dit en une phrase, ne stigmatise personne, et permet de cocher une promesse de campagne sans avoir à trancher qui en a vraiment besoin. Le prix de cette tranquillité, c'est l'inefficacité en résultat.

L'échantillon en vitrine politique

Deuxième affichage, à front renversé : l'accueil périscolaire gratuit pour les enfants de familles sans ressources. Cet été, 70 enfants en ont bénéficié dans les accueils de loisirs municipaux et la mesure sera reconduite aux petites vacances.

70 enfants, sur 23 629 élèves scolarisés à Strasbourg, pour rappel. Si la gratuité des fournitures est trop diluée pour être une vraie politique sociale, le périscolaire ciblé est trop étroit pour en être une aussi : un échantillon juste calibré pour être cité dans un communiqué de rentrée plutôt que de répondre à l'ampleur réelle de la précarité scolaire strasbourgeoise. Ici, le ciblage ne sert pas à concentrer un effort conséquent sur les plus précaires : il sert à prouver, à moindre coût, qu'on ne les a pas oubliés.

Deux mesures pour de l'affichage politique

Les deux mesures se trompent donc de méthodologie, mais dans des directions strictement opposées : l'une est trop large pour être utile, l'autre trop étroite pour l'être. Ce n'est sans doute pas un hasard de calendrier si elles sont annoncées le même jour. Chacune parle à une frange différente de l'électorat : la gratuité universelle rassure tout le monde, y compris ceux qui n'ont besoin de rien ; le ciblage périscolaire signale une préoccupation sociale à moindres frais. Ni l'une ni l'autre n'a besoin d'être efficace pour remplir sa fonction : il suffit simplement qu'elle existe, et qu'on puisse la citer.

Le reste de la rentrée suit la même mécanique bien huilée : une « salle tempérée » dans chaque école après un été caniculaire, en attendant des travaux de rénovation thermique qui ne démarreront qu'au premier trimestre 2027 et s'étaleront jusqu'en 2030 ; un audit sur les violences en milieu scolaire, dont les protocoles restent à écrire ; un « nouveau projet éducatif global » encore « en cours d'élaboration », qui sera sans doute abondamment discuté aux Assises de l'éducation des 5 et 6 novembre. Autant de dossiers où le geste immédiat et symbolique (une salle climatisée, un trombinoscope distribué aux parents) précède de plusieurs années l'exécution réelle et chiffrée.

Un mandat qui démarre a besoin de montrer qu'il gouverne, avant même de décider comment. À 21 euros la fourniture scolaire et 70 enfants le périscolaire gratuit, Strasbourg vient d'en administrer une nouvelle démonstration.