Mouvement lycéen et récupération politique : une tradition française

Jeudi 1er octobre 2026, Franck Leroy, très énervé, a convoqué la presse. Notre président de la Région Grand Est, dont le charisme n'est pas la principale qualité, est à cran sur les lycées, qui sont de la compétence des régions, et il tenait à le faire savoir. En réaction au mouvement actuel des lycéens et des dégradations qui l'accompagne, il a promis des plaintes systématiques et une réparation « au centime près ». Puis, une fois bien échauffé, il est passé aux choses sérieuses : derrière les blocages, une « tentative de déstabilisation », et des parlementaires LFI qui orchestreraient « une forme de soulèvement ». Le même jour, l'eurodéputée RN, créatrice de contenus iA, Virginie Joron a vu aux infos une « guérilla urbaine » à Strasbourg, téléguidée par les Insoumis. La CGT du Bas-Rhin, elle, a appelé ses militants à se rendre sur les blocages, « identifiés comme tels », pour épauler les jeunes sans récupérer le mouvement. En chasuble rouge, donc. Mais discrètement et sans récupération, bien entendu.

Si l'on regarde tout cela sérieusement et sans ironie, les mots lâchés sont durs : récupération, instrumentalisation ... Comme d'habitude, dans ce monde de boomers un peu réacs', le lycéen serait un être décérébré, incapable d'avoir sa propre pensée et un avis ou une opinion sur son avenir. Il faut s'en indigner, comme d'habitude, car cette attitude hautaine et infantilisante est récurrente. De mon côté, je constate simplement que, depuis quarante ans, au moins, la France politique rejoue la même pièce à chaque mouvement de jeunesse, avec la même distribution et, peu ou prou, les mêmes répliques. La seule chose qui diffère vraiment, c'est la place des acteurs sur la scène, qui se fait au gré des alternances.

1986

Remontons donc le temps jusqu'en 1986 ou le gouvernement Chirac a l'excellente idée, de droite, de mettre une sélection à l'entrée de l'Université. Encore aujourd'hui, personne ne sait expliquer ce qui a traversé la tête du RPR pour arriver à cette proposition. L'absence de tête, justement ? Probablement. Le projet de loi est porté par le ministre délégué à l'enseignement supérieur Alain Devaquet. Le mouvement de contestation sur ce texte démarre à Villetaneuse, et ce sont les états généraux de l'UNEF-ID, syndicat historiquement proche des socialistes, qui appellent à la grève générale dans les universités. L'UNEF pilotera le mouvement jusqu'au 8 décembre 1986, date du retrait du projet de loi par Chirac et la démission de son ministre. La marche arrière du gouvernement était surout la conséquence du décès de Malik Oussekine, intervenu dans la nuit du 5 au 6 décembre, tabassé à mort par la police aux abords de la Sorbonne. Quatre ans plus tard, Isabelle Thomas, l'égérie du mouvement, est chargée de mission à l'Élysée et l'un des autres leaders du mouvement, David Assouline, finira sénateur socialiste. L'UNEF a-t-elle récupéré ou instrumentalisé un mouvement ? Disons simplement que cette jeunesse en lutte a eu un avenir politique.

1998

Rapprochons nous maintenant jusqu'en octobre 1998 où les lycéens manifestent contre Claude Allègre, sinistre et pas ministre de l'Éducation Nationale dans le gouvernement de son ami premier ministre socialiste Lionel Jospin. Déjà, un manque de moyens pour les établissements scolaires est le motif de la colère. À l'Assemblée, cette fois-ci, c'est la droite qui défend leurs « revendications légitimes » face au gouvernement Jospin. Le ministre de l'Intérieur par intérim, Jean-Jack Queyranne, répond le mardi 20 octobre dans l'hémicycle au député Daubresse en distinguant les lycéens des casseurs, et promet de ne pas confondre les jeunes manifestants avec « ceux, d'ailleurs plus âgés, qui utilisent ces événements ». Pour l'ironie, la ministre de la Culture de ce gouvernement s'appelait Catherine Trautmann et elle était jusqu'en mars 1998, son porte-parole.

2006

Saut de puce jusqu'en en 2006 ou l'inénarrable Dominique de Villepin ressort une vieille antienne de la droite, à savoir un SMIC moins bien payé pour les jeunes, qu'il appelle Contrat Première Embauche. Bien entendu, cette mesure est proposée pour le Bien de la jeunesse et pour faciliter son insertion sur le marché du travail. Villepin est une sorte de neo-socialiste, en vrai. L'UNEF ne l'entend pas de cette oreille et lance la résistance avec sa figure de proue, Bruno Julliard, son président. En pleine mobilisation contre le CPE, un dirigeant socialiste se félicite même dans la presse que « la relève est assurée ». Le pronostic sera validé puisque Julliard entre au Conseil de Paris sous l'étiquette socialiste en 2008, devient adjoint de Bertrand Delanoë, puis premier adjoint d'Anne Hidalgo en 2014. Après ce mouvement de protestation, le CPE sera retiré. La mauvaise nouvelle, c'est que la carrière politique de Villepin continue encore aujourd'hui.

2010

En cette belle année 2010, le Président de la République est Nicolas Sarkozy, le spécialiste des yaourts en prison. Lui, comme d'autres avant et après lui, se pique de réformer les retraites en passant l'âge légal de départ de 60 à 62 ans et la retraite "pleine" sans décote de 65 à 67 ans. Entre mars et novembre 2010, des millions de français manifestent pour dire leur opposition à cette "réforme" mais le texte finira par être adopté par les parlementaires. Le 20 octobre 2010, le député UMP Bernard Debré interroge le gouvernement à l'Assemblée et l'intitulé officiel de sa question au Journal officiel ne laisse aucune place au doute : « Réforme des retraites : manipulation de la jeunesse ». En réponse, Luc Chatel, Ministre de l'Education Nationale, assure que le gouvernement ne fait pas d'amalgame entre les lycéens et les casseurs. Exactement la même réponse que le socialiste Queyranne, douze ans plus tôt, mais cette fois-là dans la bouche d'un ministre de droite.

2020

Dans cette litanie d'exemples, il y a néanmoins un épisode qu'on cite moins. En 2020, une enquête de presse de Mediapart accuse le syndicat Avenir lycéen (crée en 2018) d'avoir été téléguidé par le ministère de l'Éducation nationale pour soutenir les réformes de Jean-Michel Blanquer et d'avoir dilapidé de l'argent public. Le ministre dément mais LFI saisit la justice. Le jugement, en 2023, prononcera des condamnations pour les responsables du syndicat à huit mois de prison avec sursis. Donc, le seul soupçon sérieux de manipulation d'une organisation lycéenne ces dernières années ne visait ni la CGT ni les Insoumis, mais la rue de Grenelle et son ministre et il s'est accompagné de condamnations. On peut juste regretter que les juges ne se soient pas intéressés à l'octroi et au contrôle des subventions par le ministère. Ça aurait pu être instructif.

2026, rien de nouveau

Cette année, à l'occasion du mouvement des lycéens, le ministre de l'Éducation Édouard Geffray dénonce une « instrumentalisation politique de la jeunesse » orchestrée par des députés LFI. En effet, Louis Boyard a réclamé que le mouvement devait « s'étendre ». Jean-Luc Mélenchon, de son côté, accuse le gouvernement d'avoir « ordonné la répression ». À sept mois de la présidentielle, tout le monde joue son rôle et, ce qui est beau, c'est que personne n'a oublié son texte.

Pour empiler les preuves : à Strasbourg, Catherine Trautmann juge les revendications « légitimes » mais condamne des violences provoquées « en partie par des éléments extérieurs », sans les nommer. Le Président de la CEA, Frédéric Bierry tient peu ou prou le même discours, sur Facebook. Jean-Jacques Queyranne, 80 ans aujourd'hui, doit apprécier que le texte n'a pas changé vingt-huit ans plus tard.

Et les lycéens, dans tout ça ?

Pendant que toute la classe politique et médiatique se disputent sur la récupération et l'instrumentalisation du mouvement, pas grand monde ne parle des revendications des lycéens et d'une partie du corps enseignant. Elles tiennent pourtant en quelques mots, très simples : des professeurs absents non remplacés, des classes surchargées, des bâtiments délabrés, le stress de Parcoursup. Il n'y a, ici, rien de révolutionnaire et de nouveau. Cela fait des années que l'on sait que notre système éducatif se casse la figure. Le mouvement de cette année est parti d'une poignée d'élèves de Créteil et de quelques poubelles brûlées, avec des vidéos relayées sur TikTok, et tout ceci bien avant de l'être par un député. Aux Pontonniers et à Fustel, on réclame plus de moyens pour étudier, avec un slogan qui a le mérite d'être souligné : « On veut le bac et ils nous envoient la BAC. » Tout est dit. Et bien dit.

Sur la question des lycées délabrés, la compétence est celle des Régions. Mais, une fois de plus, dans ce pays, il est plus confortable de parler de complot que du chauffage qui ne fonctionne plus ou du faux plafond qui tombe. Et pour le futur, après cet article très long, vous savez maintenant qu'il existe une forte probabilité que l'un des bloqueurs de Kléber finisse, en 2040, adjoint au maire de Strasbourg. Et qu'il dénoncera, la main sur le cœur, la récupération politique d'un futur mouvement lycéen.