Mathieu Cahn n'est ni responsable, ni coupable

Il y a des affaires où l'on apprend beaucoup plus sur un homme politique par ce qu'il refuse de dire que par ce qu'il dit. Celle de l'agenda culturel des médiathèques de Strasbourg, retiré des présentoirs début septembre parce qu'une illustratrice y avait glissé, dans un coin de son dessin, la mention "Stop génocide", en est un cas d'école. Et son premier rôle est tenu, avec une constance touchante, par le premier adjoint Mathieu Cahn.

Un agent, seul, la nuit, sans témoin

Résumons la version officielle. Cet été, "un agent de la Ville a décidé, au cœur de l'été, sans validation de la municipalité, de choisir cette illustration sans intention de mal faire", explique Mathieu Cahn à la presse. Un fonctionnaire anonyme aurait donc, seul dans son bureau, choisi la couverture d'un document institutionnel tiré à plusieurs milliers d'exemplaires, sans que personne d'autre ne s'y intéresse, jusqu'à ce que "des lecteurs" alertent, cette fois, l'exécutif municipal en personne.

On notera au passage la performance statutaire demandée à cet agent : soumis, comme tous les fonctionnaires, à une obligation de neutralité, il aurait fallu qu'il sache reconnaître dans un dessin tiré d'un album jeunesse sur l'histoire de l'immigration une "instrumentalisation" potentielle d'un "sujet explosif", pour reprendre les mots mêmes de Mathieu Cahn. Ou alors qu'il ne le sache pas, auquel cas on voit mal ce qu'on lui reproche. Dans les deux cas, le costume ne va pas.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que la décision qui a fait basculer l'affaire dans l'actualité n'est pas celle de cet agent fantôme. C'est celle de retirer les exemplaires des présentoirs, prise cette fois au grand jour et assumée sans détour par le premier adjoint : "Alertés par des lecteurs, nous avons demandé que les exemplaires soient ôtés des présentoirs des médiathèques pour ne pas être accusés d'instrumentaliser le débat." Le "nous", ici, ce n'est plus l'agent, c'est l'exécutif. Drôle de manière de désigner un coupable en insistant, dans la même respiration, sur le fait qu'on a soi-même pris la vraie décision.

"Zéro volonté de censure", mais une belle paire de ciseaux

Sur le fond, Mathieu Cahn s'en défend avec la même énergie : "Il y a zéro volonté de censure politique." On veut bien le croire sur l'intention, on a plus de mal à le suivre sur le résultat. Une œuvre validée, engagée dans une chaîne de fabrication, puis retirée après coup parce qu'un mot y a été repéré et jugé trop sensible pour un document municipal, ça porte un nom, et ce nom n'est pas franchement flatteur pour une ancienne ministre de la Culture aujourd'hui à la tête de la ville. Reste que le mot en question, "Stop génocide", n'a rien d'un brûlot partisan. C'est à peu près la formule la plus consensuelle qui soit sur le registre "tout le monde est contre les crimes de masse", du genre que peu de monde, tous bords confondus, songerait à contester si on la lui demandait en face. Ce qui gêne, manifestement, ce n'est donc pas le message. C'est ce à quoi tout le monde, dans le climat actuel, sait qu'il renvoie sans qu'il soit besoin de le nommer. Un aveu nettement plus embarrassant que celui, officiel, d'une simple "maladresse".

Sur les chiffres, en revanche, plus un mot

C'est peut-être là que le premier adjoint est le plus fidèle à son passé politique : quand il s'agit de reconnaître une décision politique, motus, on blâme un agent ; quand il s'agit de chiffrer les dégâts, motus également. Interrogé sur les 13 000 exemplaires que la presse évoque comme envoyés au pilon, un chiffre depuis repris par la CGT Strasbourg Eurométropole dans un courrier à la maire, Mathieu Cahn botte en touche : "Non je n'ai pas de chiffre, les visuels ont simplement été ôtés des présentoirs." Quant au coût de la réimpression pour la collectivité, la précision n'est guère meilleure : "C'est peanuts ! Bien sûr, chaque euro compte, mais nous avons des outils d'impression internes." Peanuts, donc, mais sans montant. Comme le pilon, mais sans tonnage. Un simple hasard, sans doute, dans une ville qui répète à qui veut l'entendre que les caisses sont vides et qui s'apprête à recevoir, fin septembre, les conclusions d'un audit financier dont on imagine qu'il ne s'embarrassera pas, lui, d'à peu près.

Une double peine pour les agents

Il reste un dernier acteur dans cette affaire, et ce n'est pas le moins remonté : le syndicat CGT, qui a écrit à Catherine Trautmann pour s'étonner qu'on fasse porter à "un agent, soumis à la neutralité", une responsabilité qu'il "n'a absolument pas le pouvoir" d'exercer, celle d'apprécier la portée politique d'une œuvre. Le syndicat y voit, à juste titre, un précédent inquiétant à l'heure du "fonctionnaire bashing" : un agent exposé pour un choix qui, dans les faits, a surtout été corrigé, expliqué et assumé par ses supérieurs, une fois la polémique venue. Drôle de façon de protéger ses troupes que de leur laisser porter le chapeau d'une décision prise plus haut.

À ce stade, une chose est sûre : de la couverture d'un agenda culturel, il ne reste plus, à Olympe-de-Gouges, qu'un QR code et "une jolie photo". Du dessin de Magali Attiogbé, de l'agent qu'on a laissé porter le chapeau, du nombre exact d'exemplaires détruits et de leur coût, en revanche, on attend toujours des nouvelles précises. Mathieu Cahn, lui, a déjà tout dit : ce n'était pas de la censure, ce n'était pas cher, et ce n'était pas lui.