En juin 2004, Jacques Derrida est revenu une dernière fois à Strasbourg. Le philosophe mourra quatre mois plus tard, le 9 octobre 2004 à Paris. Ce qu'il a dit à Strasbourg en ce mois de juin 2004, entre une statue de la cathédrale et un mot hébreu, se lit aujourd'hui comme s'il l'avait dit la semaine dernière.
Une amitié de 35 ans
Le début de l'histoire est une amitié : à l'invitation du Parlement des philosophes et du département de philosophie de l'université Marc Bloch, Derrida passe trois jours à Strasbourg, entouré de ses deux plus vieux amis philosophes, Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe. On est en juin 2004 et personne ne le sait encore officiellement, mais tout le monde, visiblement, sent que le compte à rebours a commencé, lui le premier qui parle sans cesse dans ses textes, de legs, de testament et de traces, comme s'il rangeait déjà ses tiroirs.
Ce n'est pas la première fois que Derrida vient à Strasbourg, loin de là. Il y vient depuis le début des années 1970, sans jamais y avoir vécu ni enseigné, attiré par cette amitié fondatrice avec Nancy et Lacoue-Labarthe, par le Collège international de philosophie qu'il a contribué à fonder, par le Parlement international des écrivains né dans la même ville. Mais ce séjour de juin 2004 a une saveur particulière : c'est un hommage de son vivant, organisé par ceux-là mêmes qui l'ont accueilli trente-cinq ans plus tôt, quand il n'était encore qu'un jeune agrégé.
De ce séjour sortiront deux textes distincts, réunis bien plus tard dans un recueil publié aux États-Unis : For Strasbourg: Conversations of Friendship and Philosophy (Fordham University Press, 2014), traduit et édité par Pascale-Anne Brault et Michael Naas. On y trouve, entre autres, un dialogue à trois voix entre Derrida, Nancy et Lacoue-Labarthe, paru en français dès 2006 dans la revue Rue Descartes (n°52, p. 86-99) et un long discours solo de Derrida, intitulé « Le lieu dit : Strasbourg », publié en français la même année, en 2004 dans le recueil Penser à Strasbourg (Éditions Galilée). C'est ce second texte qui nous intéresse ici.
La Synagogue aux yeux bandés
Derrida commence son discours par une déclaration d'amour à la ville : trente-cinq ans d'allers-retours, son amitié avec Nancy et Lacoue-Labarthe qui a « fait sens » dans sa vie de penseur, au point qu'il ose dire que sans elle, il n'aurait jamais osé avancer dans ce qu'il appelle, modestement, « penser et écrire ». Rien que de très attendu pour un vieux monsieur qui sent la fin venir et qui a décidé, pour une fois, de ne pas se retenir : il égrène les souvenirs, une nuit de voyage Grenoble-Strasbourg sous la neige en 1981, une rencontre avec Levinas, son arrestation à Prague la semaine suivante, la fondation du Parlement international des écrivains aux côtés de Bourdieu, Susan Sontag et Salman Rushdie. C'est une sorte de texte d'adieu qui ne dit pas son nom.
Puis, à sa manière, il bifurque vers un détail architectural que la plupart des touristes de la cathédrale de Strasbourg regardent sans le voir : la statue dite de la « Synagogue aux yeux bandés », une figure féminine allégorique du XIIIe siècle, censée représenter l'aveuglement du judaïsme face à la révélation chrétienne. Derrida remarque, non sans malice, que les cartes postales vendues à la boutique de la cathédrale évitent soigneusement ce nom : on y parle d'« allégorie de l'Ancien Testament », jamais de « Synagogue aux yeux bandés ». Un nettoyage sémantique qui, pour lui, ne fait que recouvrir pudiquement une insulte plus ancienne : celle d'un aveuglement juif à la vérité.
De ce détail de pierre, Derrida tire un fil qu'il va suivre jusqu'au bout : cette question de la « judéité », dit-il, a toujours traversé son amitié avec Nancy et Lacoue-Labarthe, chacun s'y rapportant à sa manière. Et elle résonne à Strasbourg tout particulièrement : pour la proximité avec l'Allemagne et le souvenir du nazisme, mais aussi pour la présence, bien vivante, d'une communauté juive strasbourgeoise ancienne.
Vient alors le détour qui fait tout basculer. Derrida rappelle, en érudit, que le mot « synagogue » traduit en grec l'hébreu knesset, littéralement la « maison de rassemblement » (bet-ha-knesset), c'est-à-dire, dit-il, un Parlement. Les synagogues se seraient multipliées après la destruction du Temple, pendant l'exil à Babylone et la diaspora qui a suivi. Synagogue égale knesset égale Parlement égale, selon la formule qu'il emprunte à Heidegger, « la Chose même ». Cette pensée n'est pas un simple jeu de mots gratuit : elle supporte toute l'architecture de son discours qui repose sur cette équivalence, patiemment construite avant qu'il ne s'en serve.
Car Strasbourg, justement, est LA ville des Parlements : Parlement européen, Parlement international des écrivains, Parlement des philosophes qui l'accueille ce jour-là. Toute la ville devient, pour lui, une synagogue à ciel ouvert, un lieu où l'on se rassemble pour parler, débattre, « parlementer ». C'est à ce moment précis, armé de cette seule équation lexicale, que Derrida joue son coup le plus risqué.
Critiquer Sharon, le crime de lèse-mémoire
Puisque « synagogue aux yeux bandés » se traduit, par ce jeu de mots savant, en « Knesset aux yeux bandés », Derrida imagine à voix haute quelqu'un qui appellerait l'Europe, plutôt que les États-Unis qu'il désigne explicitement comme le soutien principal de la politique israélienne du moment, à « rendre la vue » à la Knesset : celle de Jérusalem. Il parie, en connaissance de cause, qu'un tel geste vaudrait immédiatement, à qui l'oserait, l'accusation d'antisémitisme, voire de « néo-judéophobie ».
De ce constat, il tire une affirmation générale, qu'il présente comme l'un des faits les plus intolérables de son époque : on ne pourrait plus, dit-il en 2004, critiquer Ariel Sharon et la politique israélienne d'alors, sans se voir accusé de racisme antisémite, de « judéophobie », voire de complicité avec la résurgence de l'antisémitisme en Europe. Pire : il a l'impression que l'oubli de la Shoah est reproché aux critiques de cette politique, alors que cet oubli se trouverait plutôt, selon lui, du côté de ceux qui la mènent et la soutiennent : une politique qu'il qualifie lui-même de « désastreuse ».
Derrida ne s'arrête toutefois pas à cette seule charge. Il s'amende aussitôt, avec la prudence qui est aussi la marque de sa pensée : il admet un lien réel entre cette politique israélienne et la résurgence de l'antisémitisme en Europe, tout en précisant que ce lien « n'explique pas tout, loin de là ». Et surtout, il refuse catégoriquement que ce lien serve à excuser quoi que ce soit : ni la judéophobie, ni l'islamophobie, qu'il place explicitement sur le même plan de condamnation, comme deux formes jumelles d'un même racisme.
Puis, fidèle à sa manière, il referme la parenthèse d'un trait d'esprit : « je m'éloigne de mon sujet, comme toujours » et repart vers ses souvenirs d'amitié strasbourgeoise, comme si de rien n'était.
On reconnaît ici la méthode qui a fait la réputation de Derrida et son exaspérante précision : il ne choisit jamais un camp sans qu'il ne prenne aussitôt soin de le fissurer. Il accuse un climat de censure implicite autour de la critique d'Israël, mais refuse dans la même respiration d'absoudre l'antisémitisme réel qu'il perçoit à l'œuvre en Europe. Il refuse une police du discours, mais refuse tout autant la police inverse qui consisterait à dédouaner l'islamophobie au nom de la lutte contre l'antisémitisme, ou l'inverse. Deux racismes, dit-il en substance, méritent une même condamnation, sans que l'un ne serve jamais d'alibi à l'autre.
Vingt ans après ?
Il faut le répéter, par souci d'honnêteté : ce discours date de juin 2004. Sharon est alors Premier ministre d'Israël, la seconde Intifada bat son plein, et le débat français sur les frontières et limites de la critique légitime d'Israël a une tout autre configuration que celle d'aujourd'hui (pré-2006, pré-2014, pré-2023). Derrida décrit un moment précis, avec des noms précis, dans un contexte précis et ce n'est donc pas un texte sur notre actualité.
Il faut aussi noter ce que le discours ne comporte pas : Derrida n'y développe pas de position personnelle sur le conflit israélo-palestinien lui-même, ni sur la nature exacte de la politique qu'il vise sous le nom de Sharon. Son sujet, au fond, n'est pas la géopolitique du Proche-Orient, mais un mécanisme discursif précis : celui qui transforme une critique politique en accusation identitaire, qu'il observe depuis Strasbourg, la ville des Parlements, en 2004.
Mais que ce philosophe de l'exil algérien, qui se décrit lui-même, dans cette prise de parole, comme « mi-catholique, mi-calviniste », ait pu écrire, vingt ans avant que le débat ne redevienne omniprésent dans la presse, les universités et les hémicycles en France, que critiquer un gouvernement israélien vous vaut d'être taxé d'antisémite et qu'il ait jugé nécessaire, dans la même phrase, de refuser aussi bien la judéophobie que l'islamophobie, voilà qui a de quoi faire réfléchir en 2026.
Sources : Jacques Derrida, « The Place Name(s)—Strasbourg » (2004), in For Strasbourg: Conversations of Friendship and Philosophy, éd. et trad. Pascale-Anne Brault et Michael Naas, Fordham University Press, 2014 — traduction française originale : « Le lieu dit : Strasbourg », in Penser à Strasbourg, Éditions Galilée, 2004.