C'est devenu le marronnier du Pont de l'Europe : Berlin ferme ses frontières, les Alsaciens font la queue et ils râlent en disant que les Allemands n'en font qu'à leur tête. Le problème, c'est que cette phrase se trompe sur trois points à la fois, sur qui décide, sur ce que dit le droit, et sur qui, au juste, a commencé. On va donc reprendre les choses, calmement, et avec des dates.
Le tour de vis du 15 septembre, version fédérale
Hier, mardi 15 septembre, les contrôles à la frontière allemande ont été reconduits, comme prévu, c'est donc une prolongation de plus dans une série qui dure depuis deux ans. Selon les Dernières Nouvelles d'Alsace, la prolongation devrait cette fois courir jusqu'à la mi-mars 2027. Pour se justifier, le gouvernement fédéral revendique un bilan chiffré avec une immigration illégale quasiment divisée par deux depuis l'instauration du dispositif, tout en reconnaissant que la mesure reste contestée jusque dans son propre camp, notamment en Bade-Wurtemberg.
Sur le terrain, le résultat quotidien de cette politique est un pont de l'Europe entre Strasbourg et Kehl saturé aux heures de pointe. Des contrôles de tram dès le premier arrêt côté allemand avec une fâcheuse tendance des pandores allemands à choisir leurs "cibles" sur les contrôles effectués qui, chez nous, pourraient être assimilés à des contrôles au faciès. Le chiffre mis en avant, côté français, ce sont les 48 000 travailleurs frontaliers du Grand Est qui doivent composer, chaque jour, avec des retards devenus un fait de vie. Du côté des élus, on entend régulièrement les plaintes langoureuses des deux castafiores locales : Brigitte Klinkert juge les contrôles disproportionnés, Fabienne Keller, elle, regrette qu'ils abîment l'esprit même de Schengen.
Ce que Berlin décide seul, un Land ne le décide jamais
Premier malentendu à dissiper : contrairement à ce qu'on peut lire sur les réseaux sociaux et ailleurs, ce n'est pas le Bade-Wurtemberg qui contrôle les voitures aux frontières alsaciennes. Ce contrôle aux frontières relève d'une compétence fédérale exclusive en Allemagne, exécutée par la Bundespolizei, et non par la police d'un Land. C'est le gouvernement fédéral, à Berlin, qui notifie chaque prolongation à la Commission européenne, en vertu d'un accord de coalition qui fixe la doctrine nationale. Le chancelier Friedrich Merz, qui a lui-même durci le dispositif à son arrivée, est le décideur, et lui seul.
Le Land, lui, n'a droit qu'à deux rôles : protester politiquement, ce que fait le Bade-Wurtemberg avec constance, et subir les embouteillages. C'est d'ailleurs pour cette raison que la contestation française passe par des canaux fédéraux et européens, eurodéputés, tribunaux administratifs allemands, Commission européenne, plutôt que par une négociation avec le Land voisin. Le bon interlocuteur a toujours été Berlin.
Une dérogation vieille comme les accords de Schengen
Deuxième malentendu, un plus profond : l'idée que l'Allemagne aurait inventé, en 2024, une entorse inédite au droit européen. En réalité, le mécanisme qu'elle utilise existe depuis les débuts de Schengen et a toujours permis, en cas de menace grave pour l'ordre public, de rétablir temporairement des contrôles. L'Allemagne elle-même s'en était déjà servie pour la Coupe du monde 2006, l'Autriche pour l'Euro 2008, la Pologne pour l'Euro 2012. Rien d'exceptionnel, donc, dans le principe.
Ce qui a changé, c'est la durée qu'on accorde à cette exception. Le Conseil de l'Union européenne et le Parlement européen ont adopté, le 24 mai 2024, une réforme du code frontières Schengen entrée en vigueur le 10 juillet 2024, deux mois avant la décision allemande de septembre. Cette réforme porte la durée maximale des contrôles à deux ans, prolongeable d'un an supplémentaire dans des circonstances jugées exceptionnelles. Autrement dit, ce ne sont pas les Allemands qui ont rendu Schengen caduc. Ce sont les institutions européennes elles-mêmes qui ont élargi les exceptions, avant que Berlin ne s'y engouffre.
2015, l'année où tout le monde a débranché Schengen
Troisième malentendu, le plus tenace et le plus agaçant : celui qui voudrait faire de l'Allemagne la pionnière du repli frontalier et de la France une victime vertueuse. En fait, l'histoire dit l'inverse.
C'est bien l'Allemagne d'Angela Merkel qui rétablit la première des contrôles, à sa frontière autrichienne, dès le 13 septembre 2015, en pleine crise des réfugiés. Le mouvement se propage en cascade en quelques semaines : l'Autriche le 16 septembre, la Slovénie et la Hongrie le lendemain, la Suède le 11 novembre, la Norvège le 26 novembre, le Danemark le 4 janvier 2016.
La France, elle, n'attend pas si longtemps pour suivre. Ses propres contrôles démarrent le 13 novembre 2015 sous l'état d'urgence décrété après les attentats du Bataclan et du Stade de France. Depuis cette date, la France n'a jamais interrompu la reconduction du dispositif. Onze ans d'exception, avec une reconduction tous les six mois, sans exception. La prolongation la plus récente va jusqu'au 31 octobre 2026. Le Conseil d'État a d'ailleurs validé cette pratique en mars 2025, la jugeant proportionnée aux menaces terroristes et criminelles pesant sur le pays.
La Pologne, de son côté, a rétabli ses propres contrôles en juillet 2025, en réaction directe cette fois aux mesures allemandes. Un rapport sénatorial de l'époque parlait déjà, à propos de l'automne 2015, de réactions en domino. Onze ans plus tard, les dominos tombent toujours.
Le vrai n'importe quoi
Pour autant, il ne s'agit pas de blanchir totalement Berlin puisqu'un tribunal administratif de Coblence a jugé, en avril 2026, que la prolongation des contrôles n'était pas justifiée dans un cas précis, faute de menace avérée au moment du contrôle, laissant planer un doute juridique réel sur la solidité du dispositif. La contestation existe donc, elle est établie et elle est légitime dans des États de droit.
Mais ce doute juridique concerne aussi bien la France que l'Allemagne, puisque les deux pays s'appuient sur le même texte, prolongé selon la même mécanique, depuis une décennie pour l'une et deux ans pour l'autre. Mon regret, c'est qu'à Strasbourg, l'indignation reste à sens unique.