Baignade dans l’Ill : l’Arlésienne strasbourgeoise

Interdite depuis 1955, promise depuis 2017, la baignade dans l'Ill reste une arlésienne que trois maires successifs se repassent sans jamais y tremper un orteil. Voyage au cœur d'un dossier où l'eau est le moindre des problèmes.

Il faut lire la scène dans les DNA du 12 août pour en saisir tout l’ironie. Sur les berges de l'Ill, Paul Meyer, adjoint à la maire, explique doctement pourquoi les Strasbourgeois ne peuvent pas se baigner dans leur rivière, tandis que Simba, son chien, saute joyeusement dans l'eau. Le chien a le droit. Pas les habitants. À lui seul, ce tableau résume soixante-dix ans de politique aquatique strasbourgeoise : tout le monde rêve de plonger, personne ne s'y risque, et le seul à s'y jeter n'a pas voix au conseil municipal.

Un plaisir perdu en 1955

On n'a pourtant pas toujours nagé dans l'illégalité. Dès le XIXe siècle, les bains du Herrenwasser, à la Montagne Verte, comptaient parmi les spots les plus courus de la ville. Des générations de Strasbourgeois y ont appris à nager, fait des apéros sur la berge et sauté du pont du chemin de fer en guise de plongeoir. Puis vint 1955 avec une forte crue qui altère la qualité des cours d'eau de la région et un arrêté municipal interdisant la baignade : il n'a jamais été levé depuis. Officiellement justifié aujourd'hui par la puissance des courants et le risque bactériologique, cet arrêté a la particularité de n'avoir, dans sa version d'origine, mentionné ni l'un ni l'autre. Détail qui n'a pas échappé aux baigneurs sauvages du dossier.

Trois maires, dix ans, zéro plongeon

L'histoire récente est celle d'un report permanent. En 2016, un certain Paul Meyer, alors adjoint de Roland Ries, lance les premières réflexions sur une baignade urbaine. La baignade est annoncée pour 2019, puis repoussée à 2021. La municipalité écologiste reprend le dossier, élargit la réflexion à cinq sites, en retient deux, le Herrenwasser et la pointe de la presqu'île Malraux dans le bassin d'Austerlitz, et repousse encore. À l'été 2025, l'affaire est entendue : ce ne sera pas pour ce mandat. Pierre Ozenne, l'adjoint écologiste qui portait alors le projet, le dit sans détour : la phase opérationnelle attendra le mandat suivant.

Le mandat suivant arrive, Catherine Trautmann l'emporte, Paul Meyer retrouve un fauteuil d'adjoint, dix ans après l'avoir quitté. Aujourd’hui, son constat est le suivant : « Rien n'était prêt. » L'affirmation a le mérite de la constance, puisque celui qui a lancé le dossier en 2016 sans le faire aboutir déplore, en 2026, qu'on ne l'ait pas fait aboutir à sa place. Reproche d'autant plus élégant qu'il vise une équipe écologiste qui avait justement prévenu, un an plus tôt, qu'elle ne livrerait rien avant l'échéance. En réalité, personne n'a menti tout le monde a reporté.

Le mille-feuille qui noie le poisson

Reste la vraie question : pourquoi, techniquement, ne se baigne-t-on pas dans l'Ill ? Parce que l'eau, contrairement à la petite musique qui a cours, n'est pas le principal verrou.

Le profil de baignade réalisé pour la Ville aboutit à un diagnostic constant : les zones concernées sont baignables la plupart du temps. Le problème surgit les jours de pluie. Strasbourg fonctionne en partie sur un réseau d'assainissement unitaire, qui mêle eaux usées et eaux pluviales. Quand il pleut fort, le trop plein se déverse dans le milieu naturel, et avec lui les bactéries qui inquiètent, principalement l'escherichia coli et les entérocoques. D'où l'exigence, désormais, de capteurs mesurant la qualité de l'eau en temps réel, pour pouvoir fermer la baignade dans l'heure qui suit un orage. Hors épisode pluvieux, l'eau est jugée bonne. C'est donc moins le fleuve que le ciel qu'il faut surveiller.

Vient ensuite le vrai obstacle strasbourgeois, celui dont personne ne parle parce qu'il n'a rien de simple : le partage des compétences. La Ville ne décide pas seule et la levée de l'interdiction relève de la préfecture, car ces interdictions sont posées par la police. Le fleuve lui-même est géré par Voies navigables de France, qui en assure l'entretien et l'exploitation. La qualité sanitaire relève du service hygiène et santé environnementale de la Ville, sous l'œil de l'Agence régionale de santé qui valide le profil de baignade. Et la cohabitation avec les bateaux touristiques suppose, elle, des arrêtés de navigation. Préfecture, VNF, Ville, ARS, quatre acteurs, quatre calendriers, et personne pour piloter l'ensemble. Un dossier qui doit obtenir quatre feux verts distincts n'avance jamais qu'à la vitesse choisie par le plus lent des protagonistes.

S'ajoute la surveillance, ses maîtres-nageurs, son coût, et surtout la responsabilité juridique qui va avec. C'est là le frein que nul n'assume à voix haute : aucun maire n'a envie d'être celui sous le mandat duquel quelqu'un se noie ou tombe malade dans l'Ill. Le principe de précaution est un excellent drapeau de baignade : il tient toujours au sec.

Paul Meyer, la leptospirose et le chien

Il y a, dans les explications de l'adjoint Meyer, une petite imprécision qui vaut le détour. Paul Meyer met en garde : « Ici, la chaleur favorise la prolifération bactérienne avec des risques de maladie comme la leptospirose. » L'intention est louable, la microbiologie plus discutable. Le risque documenté après les fortes pluies, ce sont les bactéries fécales des débordements d’eau : E. coli et entérocoques, pas la leptospirose. Cette dernière, causée par une bactérie du genre Leptospira, se transmet surtout par l'urine des rongeurs et, accessoirement, des chiens.

Ce qui nous ramène à Simba. Le chien de l'adjoint, qui vient de sauter dans l'Ill sous nos yeux, est statistiquement un bien meilleur argument pour la maladie invoquée que la rivière elle-même. En matière de leptospirose, l'exécutif municipal ferait mieux de surveiller ses animaux de compagnie plutôt que le bassin d'Austerlitz. On ne demande pas à un élu d'être virologue, mais quand on brandit une maladie pour justifier soixante-dix ans d'interdiction, autant brandir la bonne.

À 140 kilomètres, Bâle se jette à l'eau

Car il existe, à moins de deux heures de route, une ville qui a répondu à toutes ces objections. À Bâle, on se baigne dans le Rhin, un fleuve autrement plus puissant et plus fréquenté que notre Ill, sur environ trois kilomètres en plein centre historique. Chaque mois d'août, le Rheinschwimmen rassemble plus de cinq mille personnes pour une descente collective, balisée et surveillée. Courants forts, navigation dense, foule considérable, tous les obstacles brandis à Strasbourg existent là-bas, en pire, et la ville vit avec depuis des décennies.

La différence n'est donc ni hydrologique ni sanitaire. Elle est culturelle et administrative. Les Bâlois ont organisé et balisé la baignade. Ils ont inventé le Wickelfisch, ce sac étanche qui sert de bouée et de vestiaire flottant. Ils ont mis en ligne une application donnant en direct la température et le niveau du fleuve, planté des panneaux rappelant les règles, et posé un principe simple : on nage à ses propres risques en respectant les zones autorisées. La responsabilité est partagée avec le nageur et n’est pas concentrée sur le maire.

Strasbourg, elle, préfère l'autre méthode, celle du parapluie juridique. On étudie, on commande un profil de baignade, on refuse de le communiquer, on attend un quatrième feu vert, on installe des capteurs, et on renvoie au mandat suivant. Entre le Wickelfisch bâlois et le comité de pilotage strasbourgeois, il n'y a pas une différence de fleuve. Il y a une différence de culture.