Anastasie Trautmann

Au siècle dernier, entre 1997 et 2000, Catherine Trautmann a été ministre de la Culture de Lionel Jospin. Vingt-six ans plus tard, la voilà de nouveau maire de Strasbourg, ville qui se signale en cette fin de semaine pour avoir retiré, in extremis, une illustration de couverture d'un agenda municipal parce que l'artiste y avait glissé un message qui dérange.

Les faits, révélés par Rue89 Strasbourg, sont très simples. L'illustratrice Magali Attiogbé avait vu son travail retenu, validé, dûment engagé dans le circuit de fabrication d'un agenda culturel des médiathèques tiré à 13 000 exemplaires pour septembre-octobre 2026. Puis, au dernier moment, retrait et pilon. Motif : l'illustration de l'artiste en couverture comportait la mention « Stop génocide ». Et pour couronner le tout, précise le média, la Ville n'a même pas cherché à maquiller l'affaire en incident technique ou en question de charte graphique : elle assume, noir sur blanc, qu'il s'agit d'une intervention politique. On appréciera la franchise. Nettement moins le fond.

Une ancienne ministre de la Culture qui couvre le retrait d'une œuvre d'artiste sur un support public, en raison de son contenu politique, c'est rare. L'antinomie serait presque comique, si le sujet ne portait pas sur un génocide en cours. Le rôle d'un ministre de la Culture ou d'une élue en charge de la culture, à quelque échelon que ce soit, c'est précisément de protéger l'espace où l'artiste peut dire des choses qui dérangent, y compris et surtout quand elles dérangent la puissance publique qui finance le support. C'est même à peu près la seule chose qui distingue une politique culturelle d'un service de communication à la gloire d'un élu.

Qu'une commune ait le droit de choisir ce qu'elle imprime sur ses agendas, personne ne le conteste. Mais choisir, en amont, sur des critères clairs et assumés dès le départ, une illustration d'artiste, la valider et l'engager dans une chaîne de production, avant de la retirer une fois que le mot qui dérange a été repéré par quelqu'un, quelque part, dans la hiérarchie politique, ce n'est plus la même chose. Cet acte porte un nom, désagréable à prononcer dans une République qui aime se targuer de sa liberté d'expression, qui est celui de censure a posteriori.

En ce jour un peu triste, on aura une petite pensée pour la mère Anastasie. Les moins de vingt ans ne connaissent pas son nom, mais leurs arrière-grands-parents, si. Anastasie, c'est la vieille femme à ciseaux et à chouette qui incarne la censure dans la caricature française depuis le milieu du XIXe siècle. Le dessinateur André Gill l'a rendue célèbre en 1874 à la une de L'Éclipse, mais le personnage circulait déjà avant lui, du côté du théâtre censuré du Second Empire. Ses ciseaux ont tranché dans la presse jusqu'à la loi de 1881 sur la presse, puis ont continué à s'activer sur le spectacle et les mœurs, avant de connaître leur dernier grand printemps durant la censure de guerre de 1914-1918. Le Canard enchaîné, né en 1915 justement pour se moquer d'elle, lui a consacré son tout premier numéro. On la disait rangée au magasin des accessoires périmés, la censure moderne préférant le bandeau sur les yeux ou le silence radio (comme les médias locaux qui ne parlent pas de cette affaire). Mais visiblement, à la mairie de Strasbourg, quelqu'un a retrouvé la boîte à couture.